Vers la financiarisation de l’action sociale ?

Le 6 septembre dernier, Emmanuel Macron a nommé Christophe Itier Haut commissaire à l’Économie sociale et solidaire. C’est encore un signe fort de l’orientation idéologique de ce gouvernement : sous le discours vide de la conciliation raisonnable d’intérêts divergents, l’objectif est d’étendre l’emprise des logiques financières et marchandes sur l’ensemble de la société.
M. Itier est présenté comme un spécialiste de l’« innovation sociale » dans le champ de l’ESS car il a été, durant sept ans, directeur d’une grosse association, « La sauvegarde du Nord », qui a signé
avec le gouvernement précédent un des quatre contrats à impact social (CIS). Ces contrats sont en fait des outils de financiarisation du monde associatif. Dans un contexte d’austérité permanente et de baisse du financement des associations, ils font appel à des financeurs privés (comme BNP Paribas, la Caisse des Dépôts, Renault Mobiliz Invest, AG2R La Mondiale et la Fondation Avril) à la recherche de rentabilité substantielle pour financer des actions traditionnellement étrangères à cette logique, car relevant de la solidarité et du lien social.

DES OBJECTIFS CHIFFRÉS
Alors, comment rendre rentable une action sociale initialement non marchande ? En « rationalisant » l’action sociale, c’est à dire en diminuant les coûts (salaires et charges de fonctionnement des associations), mais surtout en développant la marchandisation. Ainsi, le CIS signé par « La Sauvegarde du Nord » permet de financer une équipe « commando » de dix travailleurs sociaux dont l’objectif unique est de baisser le taux de placement d’enfants dans des familles d’accueil, car le placement est bien plus cher que le suivi dans leur famille (de 60 000 euros contre 3 000 euros par an). Si l’objectif est atteint, l’investisseur est remboursé avec un profit substantiel et la collectivité fait des économies sur les placements.
Mais, en quoi le SEUL objectif de baisse du taux de placement serait-il le bon critère pour la société sans autres considérations (situations des familles, intérêt de l’enfant, l’évolution économique
et sociale du territoire…) ? Ce CIS rend aveugle le travail social en le focalisant sur des objectifs chiffrés et réduits à des considérations économiques. Il ne manque plus que ces CIS, qui sont des titres de dettes, s’échangent sur les marchés financiers pour que la spéculation s’empare du travail social. On le voit, ces CIS sont des instruments de rationalisation quantitative du travail social. Ce dernier, déjà très fragilisé depuis quinze ans par la logique de mise en concurrence des appels à projets, risque de subir une ultime mutilation de sa portée sociale et politique. Mais n’est-ce pas cela, la visée idéologique des ces « innovations sociales » ?

Mireille Bruyère, des Économistes atterrés