Des universités occupées pour les exilés

« L’objectif de base était de faire dormir des gens au chaud », résument des participants.

Dans plusieurs universités, des bâtiments sont investis pour loger des sans-abris, principalement demandeurs d’asile. Reportage à Grenoble, où habitants et bénévoles se préparent à la fin de la trêve hivernale.

Maintenant on a moins d’inquiétudes, ça change », témoigne timidement Saran (1), Guinéen arrivé au début de l’occupation du Patio. Nous sommes le 3 janvier. Le répit dont il parle, c’est l’accord de l’Université Grenoble Alpes (UGA) de laisser ouvert pendant les vacances scolaires, le lieu où il vit depuis trois semaines avec une soixantaine d’autres personnes, la plupart demandeuses d’asile. Et au bout de la quinzaine de congés, l’espoir, confirmé quelques jours plus tard, d’être autorisés à rester jusqu’à la fin de la trêve hivernale, le 31 mars. Le Patio est un corps de bâtiments encadrant une cour intérieure, dans lequel se trouvent d’anciennes salles de Droit. Le 4 décembre, un collectif militant, à l’occasion d’une « tambrouille », repas préparé avec des produits récupérés sur le marché et proposé chaque lundi sur le campus, a occupé un amphithéâtre avec plus d’une centaine de personnes. Le lendemain, la présidence les enjoignait de se rendre au Patio, rebaptisé depuis Patio solidaire.

UNIVERSITÉS ZONES TAMPONS

L’objectif de base était de faire dormir des gens au chaud. On voulait faire pression sur la fac, cible de choix, car la police n’a pas le droit d’y intervenir sans l’autorisation de l’Université. Cela mettait un tampon entre nous et la Préfecture.Des participants.
L’idée est partie du campus de Lyon II. Paris VIII est aussi occupée depuis fin janvier et Nantes fait parler d’elle depuis novembre : le rez-de-chaussée d’un bâtiment de Lettres a été investi pour des mineurs isolés, avec consentement de la présidence. Juste à côté, un château appartenant à l’Université est habité depuis le 26 novembre, non sans contestations, cette fois, de l’Université. Ironie du sort, selon les militants, il aurait appartenu à un ancien armateur, enrichi par la traite négrière. Quelque 800 m² autrement plus spacieux que le Patio à Grenoble. La plupart des habitants sont des hommes célibataires de 20 à 35 ans, population la moins avantagée pour avoir une place en hébergement d’urgence, aux côtés de mineurs isolés, de quelques rares femmes et de familles. Beaucoup viennent d’Afrique : Guinée, Soudan, Mali, Burkina Faso, Libye, Algérie, Maroc… Des personnes sans domicile y trouvent aussi un hébergement, des repas, des vêtements…

LUTTES SANS HIÉRARCHIE

« Nous ne faisons pas de distinction entre réfugiés politiques ou économiques », explique Jo Briant, porte-parole du Cisem (Coordination iséroise de solidarité avec les étrangers migrants) à Grenoble. Les actions ont été soutenues par de nombreuses associations spécialisées et syndicats. Dal38, Apardap, Ada, RESF (2) et d’autres ont participé aux assemblées générales, aidé à communiquer, négocier, organiser des ateliers, de l’accompagnement, du relais, des collectes… tout en laissant leur autonomie aux militants et aux habitants. Les luttes se mènent de front, sans hiérarchie, de la protection des mineurs à la politique migratoire en passant par l’accès au logement, aux études, la déconstruction des préjugés…
Le fait d’être dans des universités les rend visibles, mais enseignants, personnels et étudiants s’emparent encore timidement des questions, pendant que les présidente·s hésitent entre tolérance et expulsions policières.

Des professeurs de sciences Po ont ouvert des ateliers à destination des occupants, notamment pour défendre leurs droits ; des circulaires et pétitions passent dans les amphis, mais plusieurs groupes spécialisés dans l’immigration ne sont encore jamais venus au Patio.témoigne Lauriane Bouvet, doctorante à l'UGA et membre active du collectif.
La vie s’est organisée malgré des conditions précaires. « En 48 heures, on avait déjà 60 matelas », assure un bénévole. Serrés les uns contre les autres par dizaines, dans les anciens bureaux. Une salle commune permet de prendre les repas, d’animer des ateliers, de discuter. Dans le couloir, on écoute de la musique, un écran absorbe l’attention de quelques-uns. Récemment, une salle a été ouverte pour des cours et des permanences. Les repas se préparent dehors, avec deux cuisinières électriques, un réchaud, une arrivée d’eau et des meubles en bois de récupération, le tout sur une terrasse en palettes qui évite de patauger dans la boue d’un hiver pluvieux. Les toilettes sont à l’extérieur et depuis peu, l’université met à disposition un vestiaire pour les douches. On s’essuie les pieds sur des paillassons maison à l’effigie du ministre Gérard Collomb.

C’est parti de rien. On était deux à être formés au droit au logement et au droit d’asile. La mairie a été notre premier interlocuteur, car les personnes dormaient dans le parc, juste sous l’Hôtel de Ville. On n’a plus eu de nouvelles. Sauf que quand on a su que l’on pouvait rester [au Patio, ndlr], le Centre communal d’action sociale nous a envoyé des gens à héberger. On était complet, on nous transmettait la responsabilité de leur dire de rester dehors.estime Lauriane Bouvet, doctorante à l'UGA et membre active du collectif.
Les moins familiers de ces luttes apprennent les réalités de l’exil, de la demande de papiers, de logement… « C’est frustrant de se sentir si petit, se désole Gaston. On pourrait en ouvrir dix, des lieux comme ça. Des associations nous appellent régulièrement pour savoir s’il y a de la place. » A cela s’ajoutent l’accompagnement dans les démarches administratives et les parcours de vie qui se racontent petit à petit. « On ne sort pas d’ici comme on y est entré », assure Mehdi, qui vient régulièrement animer des ateliers théâtre. La procédure Dublin révolte, de même que les différences de traitement selon les pays d’origine.
On n’est jamais sûr de pouvoir rester en France. Nos pays sont d’anciennes colonies françaises, on parle français, pourquoi retourner en Italie ?s’agace Mamadou, Guinéen venu voir des amis au Patio.

RENCONTRES ET PLUS SI AFFINITÉS

Pourtant, ces lieux donnent un peu de calme, dans l’échange et la mixité. « Je viens ici pour voir les amis et ne plus penser aux problèmes », entend-on souvent, y compris dans la bouche de ceux qui ont trouvé un autre logement.

On apprend à faire du riz épicé, à parler soussou ou français, à jouer de la guitare… En une journée il se passe mille trucs.témoigne Nath.
La plupart arrive par le bouche-à oreilles. « On se rassemble et on apprend les uns des autres, Africains et Européens », souligne Mamadou. Une association de théâtre-forum a délocalisé des ateliers au Patio. L’un a permis de préparer une rencontre avec le préfet, d’autres ont simplement détendu les visages et les corps. Des permanences psychologiques commencent à se tenir. Médecins du monde assure quelques dépistages. Chaque semaine, une réunion des habitants permet de parler de l’occupation des lieux, de concilier les sensibilités, d’apprendre à gérer les difficultés du dehors, notamment les contrôles de police. « Au-delà d’un hébergement, il s’agit d’ouvrir les portes à des personnes qui n’osent pas s’engager. Pour aider, il n’y a pas besoin de compétences, juste de considérer qu’on est tous humains et capables d’échanger. A Nantes, des couples se sont formés », témoigne Johanna lors d’un débat inter-collectifs. S’installer sur les campus permet cette ouverture, tandis qu’ailleurs, « les gars croisaient toujours les mêmes bénévoles », renchérit Johanna. Une coordination nationale tente de se mettre en place, avec un appel à manifester à Paris le 17 mars. Au Patio, un appel à dons a été lancé sur une plateforme de financement participatif. L’enjeu reste la fin de la trêve hivernale. Certains aimeraient pérenniser leur présence.

Lucie Aubin
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1 – Les prénoms ont été modifiés.
2 – Dal38 : Droit au logement Isère, Apardap : Association de Parrainage Républicain des Demandeurs d’Asile et de Protection, ADA : Accueil demandeurs d’asile, Resf : Réseau éducation sans frontières.
> Plus d’infos sur le site aveclesexiles.info, qui renvoie à différentes villes concernées.