Une économie de Bien commun sous mandat citoyen

L'auteur : Philippe Derudder a écrit « Les monnaies locales complémentaires, pourquoi, comment », éd. Yves Michel. Il détaille dans « Une monnaie nationale complémentaire », écrit avec A.J Holbecq, le concept de monnaie complémentaire de Bien commun. 
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Bonsoir grand-père !

  • Eh! Salut fiston… Ça a été à l’école aujourd’hui?
  • Oui très bien. D’ailleurs, ça tombe bien que tu sois là, car je voulais t’en parler.
  • De l’école ?
  • Non, du cours d’histoire qu’on a eu. Le prof nous a parlé de comment c’était au début du siècle. Il nous a dit que le monde était en crise grave sur tous les plans. Que les pays les plus riches imposaient aux plus pauvres des mesures qui les appauvrissaient encore plus au nom des dettes qu’ils avaient accumulées, qu’il y avait plein de guerres dont le seul but était de piquer les ressources qui s’épuisaient, tout ça sur fond de pollution généralisée… et nous voilà à la moitié du siècle, dans un monde plutôt en paix, où il n’y a pour ainsi dire plus de pauvres, où ce qui compte le plus c’est de prendre soin de la Terre en coopérant… Comment un tel changement a été possible? Toi qui avais 20 ans en 2000, tu dois savoir tout ça…
  • C’est vrai qu’on était plutôt mal partis. Tu vois, on était coincés entre deux crises contradictoires. D’un côté, une crise économique dont l’issue dépendait de la relance de la croissance – produire plus, consommer plus – et de l’autre, une crise écologique qui imposait de produire mieux, de consommer moins. Le médicament de l’un était le poison de l’autre. Mais à l’époque, on pensait à l’envers. On était victimes de ce qu’on appelait la financiarisation de l’économie. Ça veut dire que ce n’était pas ce qu’on produisait, ni comment on produisait qui était important, c’était combien ça rapportait d’argent. Tu veux une preuve ?
  • Oui, j’veux bien !
  • A ton avis, qui étaient les plus pauvres sur la planète ?
  • Je donne ma langue au chat…
  • Les paysans. Est-ce que ce n’est pas choquant quand on sait que ce sont eux qui nourrissent les peuples ? Et à côté de ça, qui étaient les plus riches ?
  • Je sais toujours pas…
  • Les banquiers ! Or, tu le sais, la monnaie n’a aucune valeur propre. Ce ne sont que des signes créés par convention humaine. Voilà donc des gens qui s’enrichissaient immensément à vendre quelque chose qu’ils ne possédaient pas, et qui ne demandait aucun effort à créer.
  • Les gens pensaient encore que la monnaie, c’était de l’or ?
  • Plus ou moins, mais on se représentait la monnaie comme si c’en était, comme quelque chose de matériel et rare. Dans ce cas c’est la quantité d’argent qu’on a qui conditionne ce qu’on peut faire. C’est pourquoi tout le monde courait après l’argent. Mais, si la monnaie n’est que signes numérisés qu’on crée à volonté en appuyant sur les touches d’un ordinateur, c’est ce qu’on veut qui est important. Une fois cela déterminé collectivement pour vivre bien, il n’y a qu’ à créer la monnaie pour le réaliser. La limite n’est plus le financement, mais ce que la planète peut soutenir. C’est bien sur cette voie qu’on est aujourd’hui.
  • Ça me dit toujours pas comment on y est arrivés…
  • A cette époque, se développait dans les sphères alternatives le mouvement des monnaies complémentaires. Des monnaies créées et administrées par les citoyens eux-mêmes, au sein de réseaux qui les acceptaient en paiement. Elles s’appuyaient sur des chartes éthiques et avaient l’ambition d’être un terrain de jeu pour permettre aux gens de se « réapproprier » la monnaie par déconditionnement, de se poser des questions essentielles afin que l’économie soit mise au service des humains, et non l’inverse.
  • Au début, ça n’a touché qu’une marge de la population. Mais quand la deuxième crise a frappé encore plus fort que la première, face au chaos, les monnaies locales ont explosé, entraînant d’une part une relocalisation, et d’autre part, une réflexion plus profonde sur la richesse, la finalité de l’économie, du travail etc. Grâce au travail d’éducation populaire qui accompagnait ces expériences, les gens ont compris que la monnaie ne se mangeait pas, que sa dématérialisation la rendait potentiellement infinie, et que la seule question, comme je l’ai dit tout à l’heure, était de se mettre d’accord sur ce que nous voulions.
    Dans ce processus, un obstacle barrait le chemin : la difficulté à accorder intérêts particuliers et intérêt collectif. Jusque là, la monnaie étant administrée comme au temps où elle était matérielle, c’est la redistribution par la fiscalité qui finançait le Bien commun : santé publique, enseignement, recherche fondamentale, justice, aménagement du territoire…
    Ayant pris conscience que la monnaie est une simple convention sociale, un mouvement s’est créé pour proposer de traiter l’économie du Bien commun au service de l’intérêt collectif., indépendamment de l’économie marchande au service de l’intérêt privé. Comment ? En mettant en service, au sein de chaque Etat de l’Union européenne, une monnaie complémentaire de Bien commun, créée à partir de rien par un organisme public sous mandat et contrôle citoyen, n’ayant cours qu’à l’intérieur de chaque territoire national, non convertible en devises pour ne pas perturber les échanges internationaux. Cette réforme ne contrevenait pas aux traités. Elle fut mise en place par le seul courage politique d’une nation, et après une période houleuse, le modèle fut peu à peu adopté non seulement au sein de l’UE mais au sein de bien d’autres pays dans le monde.
  • C’est donc l’introduction de cette monnaie qui a permis cette… révolution?
  • Pas seulement. Deux ingrédients ont complété le dispositif : d’abord, l’apprentissage de la démocratie. Autant l’obstacle, autrefois, était de savoir comment financer ce qu’on voulait faire, autant aujourd’hui, il est de parvenir à se mettre d’accord collectivement sur ce qu’on veut ! Là, on a fait des progrès, mais on n’est pas au bout du chemin… Le deuxième ingrédient fut la mise en œuvre de ce qu’on appelle aujourd’hui le salaire de Vie : un revenu versé de la naissance à la mort offrant à chacun la possibilité de subvenir à ses besoins essentiels et de s’épanouir dans la vie, indépendamment du travail.