Dans le Tarn, de gros barrages entre amis

La compagnie d’aménagement des coteaux de Gascogne (CACG), qui porte le projet de Sivens, a déjà à son actif la construction d’un barrage surdimensionné.

C’est peu dire que la Compagnie d’aménagement des coteaux de Gascogne (CACG), qui emploie 200 salariés et affiche un chiffre d’affaires de 28 millions d’euros, est la cheville ouvrière du projet de barrage de Sivens. Dès le départ, c’est elle qui a mené les études « démontrant » la nécessité de sa construction. Elle en a profité pour faire une estimation des besoins en eau et calibrer l’ouvrage en conséquence. Qui est chargé de le construire ? C’est encore elle. Et qui sera en charge de sa gestion ? La CACG ! « Je sais, c’est surprenant, mais ce fonctionnement est légal », soupire Guillaume Cros, conseiller général du Tarn (EELV) et opposant au barrage.
« C’est un bureau d’études qui, ensuite, bénéficie de ses propres études », résume Ben Lefetey, du Collectif du Testet. La dernière en date concernant ce projet remonte à 2009. Il s’agit d’une « actualisation » d’une autre étude, datée de 2001. Première surprise chez les opposants : dans l’intervalle, le volume du projet préconisé par la CACG a augmenté, alors que, selon eux, différents indicateurs auraient au contraire dû inciter la compagnie à revoir ses estimations à la baisse.

Un « coût onéreux » qui n’a pas découragé le conseil général­­­­

Le collectif du Testet dénonce notamment une surévaluation du nombre d’agriculteurs intéressés : la CACG en a dénombré plus de 80. Mais, dans cette liste, figurent des agriculteurs se trouvant hors de la zone concernée par ce réservoir, ainsi que des opposants à sa construction. Quant au nombre d’hectares susceptibles d’être irrigués grâce à la retenue, il passe de 309 dans le rapport de 2001 à 363 dans l’actualisation de 2009. Une augmentation « qui n’est justifiée par rien », dénonce le collectif. Dans son propre rapport, la CACG note d’ailleurs que « la surface irriguée est figée sur les valeurs de 2001 ». Les opposants, eux, estiment même — en se basant sur une étude de 2011 réalisée sur l’ensemble du bassin Garonne par… la CACG — que ces surfaces ont diminué d’environ 23 %.
On comprend sans doute mieux les suspicions que peuvent nourrir les opposants en observant de plus près la composition du conseil d’administration de la CACG. Il y a d’abord, pour représenter les collectivités, des élus des différents conseils généraux et régionaux du Sud-ouest. Le président, Francis Daguzan, est vice-président du conseil général du Gers. André Cabot, qui siège lui en tant que vice-président du conseil général du Tarn, est également membre du conseil d’administration de l’Agence de l’eau Adour-Garonne, principal financeur du projet (à hauteur de 50 %, 30 % devant venir de l’Europe, les conseils généraux du Tarn et Tarn et Garonne se partageant les 20% restants).
A leurs côtés, on trouve essentiellement des représentants des Chambres d’agriculture d’Aquitaine et Midi-Pyrénées, tous adhérents à la FNSEA. L’exception qui confirme la règle est un élu de la Coordination rurale, en sachant que ce syndicat est favorable au barrage. Et, pour compléter ce conseil, outre un « administrateur salarié », ont été installés des représentants de grandes banques. Au final, chaque composante trouve son intérêt dans la réalisation de grands et onéreux ouvrages favorisant une agriculture intensive. Une délibération de 2006 du conseil général de Tarn et Garonne note ainsi que « le coût de l’ouvrage, 6 millions d’euros, est relativement onéreux ». Ce qui ne l’a pas empêché de se prononcer en faveur de ce projet. Depuis, le coût global a grimpé à plus de 8 millions d’euros, sans inciter les élus à changer leur fusil d’épaule. Pour la CACG, l’intérêt est certain : plus le coût global est élevé, mieux elle pourra se rémunérer.

A Fourogue, 269 hectares irrigués au lieu des 400 prévus

Le barrage ne servira-t-il les intérêts que « d’une vingtaine de gros producteurs de maïs », comme le prévoit Chistophe Curvale, de la Confédération paysanne du Tarn ? Ce qui est certain, c’est que des élus soucieux de la bonne utilisation de l’argent public auraient sans doute dû se montrer un peu plus méfiants face aux préconisations de la CACG. Car l’un des précédents barrages construits par la compagnie — sur le même schéma que celui de Sivens — est bel et bien surdimensionné. Mis en service en 1998, le réservoir de Fourogue avait été prévu pour l’irrigation de quelque 400 hectares – conformément aux chiffres de la Chambre d’agriculture, repris dans son étude par la CACG. Quinze ans plus tard, on est loin du compte, comme le révèle un courriel que L’âge de faire a pu se procurer. Dans ce message adressé au Directeur du service de l’eau du conseil général du Tarn (le même qui, aujourd’hui, s’occupe du barrage de Sivens), le directeur des opérations de la CACG fait état de « la faible souscription des irrigations » : en novembre 2013, seuls 269 hectares étaient irrigués grâce à ce réservoir au lieu des 400 annoncés. Visiblement, ce surdimensionnement de 150 % n’a pas incité la CACG à se montrer plus raisonnable dans ses prévisions pour Sivens, ni le conseil général à se méfier des chiffres avancés par la compagnie.

Nicolas Bérard

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