Sécurité sociale et citoyenneté

Que fêtons-nous exactement avec les 70 ans de la Sécu ? Le lien avec cette institution se résume souvent à tendre notre carte vitale au médecin, attendre au guichet de la Caisse d’assurance maladie ou compter nos points de retraite. Tout le monde, ou presque, a oublié que les organismes de sécurité sociale étaient, à l’origine, un lieu d’exercice de la citoyenneté.

Appliquant le programme du Conseil national de la résistance, Ambroise Croizat, ministre (communiste) de la santé et de la sécurité sociale, avait confié la gestion des cotisations aux premiers concernés : de 1945 à 1967, les salariés-cotisants ont élu directement leurs représentants aux caisses locales, qui nommaient leur direction, votaient leur budget et définissaient leur politique en matière sanitaire et sociale. En 1967, l’Etat a supprimé l’élection directe des représentants des salariés. Fin de la « démocratie sociale » !

La Sécu n’en a pas moins joué un rôle de premier plan en mobilisant des ressources pour investir dans le système de santé, en évitant à la population de tomber dans la misère à chaque maladie, ou encore en lui offrant la perspective d’une fin de vie libérée du marché du travail. A cet égard, l’analyse de Bernard Friot, qui a consacré à cette institution une part importante de ses recherches, est plutôt réjouissante. L’économiste ne considère pas la Sécu comme un monument vieillissant, déficitaire et obsolète ; il attire au contraire notre attention sur son caractère subversif : « Si on sait lire ces institutions pour ce qu’elles ont de révolutionnaire et travailler à leur généralisation, on peut sortir du capitalisme », explique-t-il (1).

Pour Bernard Friot, la cotisation sociale est « l’une des grandes inventions du XXe siècle ». Grâce à elle, « nous sommes capables de financer un système de retraites énorme sans ponctionner le capital ». L’économiste estime que si les impôts et les taxes corrigent en partie les inégalités du capitalisme, ils contribuent en même temps à le légitimer : par exemple, financer une politique publique en taxant les dividendes, cela revient à dire que la société a besoin des dividendes pour fonctionner. A l’inverse, la cotisation sociale, prélevée directement sur la valeur créée par le travail, « marginalise le profit et la propriété lucrative ».

A contre-courant du discours dominant, qui considère les cotisations comme des « charges » à réduire, Bernard Friot propose même de créer, en plus, une cotisation économique qui alimenterait des caisses d’investissement. Ces cagnottes collectives seraient gérées par des citoyens, qui pourraient ainsi orienter les choix économiques de leur territoire…

Evidemment, si l’on imagine une application concrète et immédiate de cette mesure, la situation des petites entreprises et des activités fragiles économiquement va poser problème. Comment pourraient-elles augmenter leurs cotisations quand elles parviennent à peine à équilibrer leurs comptes ?

La proposition de Bernard Friot n’est cependant pas à greffer telle quelle dans le système actuel ; elle prend place au sein d’une analyse plus vaste. L’économiste défend notamment l’idée d’un salaire à vie « socialisé » et indépendant du marché de l’emploi, qui serait versé à chaque personne majeure par une caisse où cotiseraient les entreprises. Le système serait financé grâce à une réappropriation collective des gains apportés par la hausse de la productivité, qui, depuis trente ans, ont essentiellement bénéficié aux actionnaires. Les entreprises choisiraient leurs travailleurs, mais ne les paieraient plus directement, et devraient donc se rendre attractives par la qualité et le sens du travail proposé… Le champ des possibles ouvert par les cotisations sociales va donc bien au-delà du remboursement des médicaments en pharmacie.

(1) Les citations de Bernard Friot sont tirées de  « Retraites, un trésor insensé » (Le Monde Diplomatique, sept.2010), et d’entretiens qu’il a accordés à Affranchi Presse TV (2014) et Avant-garde économique (2012). Ses propositions sont portées par l’association Réseau salariat (www.reseau-salariat.info)

Lisa Giachino