Réfugiés : à politique violente, réponse politique

Dessin : Cecilia Pepper
C’était un matin de début décembre, à Sisteron, mais ça aurait pu être ailleurs : des scènes comme celle-là, il s’en passe tous les jours, un peu partout en France. La petite gare était pleine de gens à la gorge serrée. Des hommes jeunes, africains, et des bénévoles du Collectif de solidarité avec les réfugiés qui ont fini par dire : « Faut y aller. » Et tout le monde est sorti sur le quai.
Ishak avait préparé un papier dans lequel il expliquait qu’il souhaitait rester là, au Centre d’accueil et d’orientation de Sisteron, où il était arrivé trois mois plus tôt, avait commencé à apprendre le français et à se faire de nouvelles connaissances. Mais il faisait partie des sept Soudanais et Tchadiens qui avaient reçu l’ordre de partir à Géménos, près de Marseille, dans un vieil hôtel Formule 1. Ils sont montés dans le train, accompagnés de deux bénévoles, et Marie-Noëlle m’a glissé en quittant la gare : « Si vous pouviez parler de notre colère et de notre tristesse. On ne peut pas jouer comme ça avec les gens, surtout après tout ce qu’ils ont vécu. »
Déjà au mois d’août, huit Africains qui vivaient à Sisteron depuis près d’un an ont été envoyés à Vitrolles. « L’hôtel est au milieu d’une zone industrielle, décrit Line qui s’y rend régulièrement. La cuisine, c’est une chambre avec une plaque électrique pour 40 personnes. Ici, ils avaient des appartements corrects et on devenait amis. Mais on les passe d’un endroit à l’autre, pour gonfler les chiffres des personnes accueillies, sur l’année, dans les lieux d’hébergement. »
Ces hommes sont des « dublinés », du nom de la « procédure Dublin », qui veut que les exilé·e·s dont les empreintes digitales ont été relevées dans un pays européen y fassent leur demande d’asile. En attendant de les expulser, l’État français les assigne à résidence dans les Prahda, ces nouveaux hébergements, d’anciens Formule 1 rachetés au groupe hôtelier Accor. Les renvoyer vers l’Italie, déjà débordée, revient à laisser le pays voisin assumer seul la responsabilité de l’accueil, sous prétexte que les Africains venus par la Libye passent forcément par son territoire…
Entre l’absurdité de la procédure Dublin ; la mise en danger des jeunes, traqués par la police, qui tentent de franchir la montagne ; la rétention arbitraire ; la destruction des couvertures et des tentes de ceux qui cherchent à se protéger du froid ; ou l’envoi de « brigades mobiles » pour contrôler les personnes hébergées dans les hôtels sociaux, les grands médias réalisent enfin que la France applique « une politique migratoire d’une dureté sans précédent. Jamais un gouvernement n’était allé aussi loin », observe Le Monde.
Face à cette violence, la nourriture, les vêtements chauds, le temps partagé par des milliers de bénévoles sont indispensables, mais ils ne suffisent pas : une réponse politique est nécessaire. Non seulement pour revendiquer la fin de la traque policière, un accueil digne de ce nom et une prise en charge des mineurs, comme l’ont fait à Briançon plusieurs centaines de personnes répondant à l’appel de l’association Tous migrants. Mais aussi pour demander un élargissement radical de la liberté de circulation, ainsi que la fin du « tri » entre « réfugiés politiques » et « migrants économiques », c’est-à-dire « les victimes des guerres locales et celles de la guerre économique mondiale », analyse la revue Z.
La fiction des « faux réfugiés» est une manière de repousser des constats décisifs qui retentiraient comme une condamnation sans appel du capitalisme mondialisé. Pour les dirigeants, il s’agit de nier l’ampleur des bouleversements qui secouent la planète, en continuant à prétendre que la majorité des migrant·e·s se lancent sur les autoroutes de l’exil pour des raisons de confort. Admettre que le monde est hors de ses gonds risquerait d’induire l’impérieuse nécessité de refonder le fonctionnement de l’économie.Nicolas
Lisa Giachino