Réconsidérons la richesse

La Commission européenne a enfin trouvé LE moyen révolutionnaire pour créer de la richesse. Accrochez-vous : elle a demandé aux Etats membres d’intégrer la prostitution et le trafic de drogue dans le calcul de leur PIB ! Un article du Monde.fr (1) précise que ça peut rapporter gros : « Pour l’Italie, l’« économie criminelle » ferait passer la croissance italienne de 1,3 à 2,4 % en 2014. Et les journalistes de préciser : Une bonne surprise en période d’austérité budgétaire ; en effet, le déficit diminue à proportion que le PIB se ragaillardit. » Grâce à l’économie souterraine, tout devient enfin possible ! On entend déjà les analystes, soulagés, annoncer le « respect des engagements », le meilleur « climat des affaires », et le « moral des Français » en hausse !

Sans aucune considération morale, la comptabilité ? Assurément : le produit intérieur brut, qui représente la valeur de l’ensemble des richesses créées, prend aussi bien en compte la création d’une baguette que celle d’une mitraillette. Dans ce bric à brac de biens et de services, dont le seul point commun est d’avoir un prix, on retrouve la valeur créée par l’ouvrier du bâtiment et le cadre supérieur, mais aussi les antidépresseurs qui leur sont vendus en cas de souffrance au travail. Au contraire, la richesse créée par l’activité bénévole n’apparaît pas dans les comptes. Ainsi, le système comptable actuel agit comme une paire de lunettes déformantes, valorisant des richesses qui n’en sont pas, et masquant d’autres richesses, pour la seule raison qu’elles ne donnent pas lieu à un échange d’argent. En soi, ce ne sont que des chiffres. Mais cela devient un problème quand les sociétés et leurs dirigeants chaussent ces seules lunettes pour orienter leurs décisions. Alors, comment faire ?

« Derrière les comptes, il y a les contes » aime à dire le philosophe Patrick Viveret (2) : derrière notre comptabilité amorale, il y a des croyances qui structurent notre façon d’envisager la richesse. Peut-être d’abord celle du « plus nécessairement mieux ». Après tout, la première crise de surproduction est assez récente puisqu’elle date du XXème siècle. Comme le dit en substance l’économiste Keynes (cité par Viveret), l’économie a lutté pendant des millénaires contre la rareté. En revanche, « nous ne savons pas gérer l’abondance ». Un autre « conte », qui structure notre façon d’envisager la richesse de manière amorale, est peut-être de croire que « les vices privés font le bien public ». Serge Latouche nous rappelait, lors d’un entretien en avril (lire L’AdF n°85), à quel point cette croyance était justificatrice du libéralisme économique.

Et si nous changions de contes, au lieu de vouloir à tout prix équilibrer des comptes amoraux ? Dans la communauté des « libristes » par exemple, on travaille pour le bien commun, en coopération. Les milliers de contributeurs de Wikipedia, l’encyclopédie libre sur Internet, ont ainsi créé une plateforme d’une richesse inestimable. Et si chacun (s’il ne l’est déjà, sans le savoir !) devenait libriste, participait à un projet pour le bien commun, que deviendrait le modèle économique basé sur la compétition ? Pour le sociologue Sébastien Broca (lire p.8), le mouvement du Libre n’est pas exempt d’ambiguïtés, mais il porte en lui une « utopie concrète » en train de changer le monde. Ce mouvement de fond, qui dépasse aujourd’hui le cadre de l’informatique et d’Internet, commence à se structurer autour de la notion de « communs » : des biens et des services qui constitueraient un patrimoine mondial dont personne ne pourrait s’approprier la rente, mais qui pourrait être utilisé par tout le monde. On pense aux semences, aux médicaments génériques, à l’eau… Avec les lunettes de la comptabilité actuelle, on ne peut « mettre en valeur » ces richesses et les encourager pour orienter différemment nos sociétés. Peut-être faudrait-il changer de lunettes ?

Fabien Ginisty

  1. « Sexe, drogue et trafics en tout genre bientôt dans le PIB européen », Mathilde Damgé et Samuel Laurent, Le Monde.fr
  2. Est sorti récemment « Vivre à la bonne heure », un entretien avec Patrick Viveret, réalisé par Camille Le Doze, facile à lire et réjouissant. (Presses d’Ile de France, 9,60 €)

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