Le projet de loi El Khomri est une impasse

 

Par Eric Berr, économiste atterré

Le projet de loi El Khomri puise son inspiration dans la pensée économique libérale la plus pure, qui nie l’existence d’antagonismes sociaux et entérine ainsi le fait qu’il n’y aurait pas de lien de subordination entre employeur et employé.
Mais la vraie vie ne fonctionne pas comme un modèle économique libéral. Dans la vraie vie, seuls les employeurs ont le pouvoir d’embaucher ou de licencier, ce qui suppose bel et bien l’existence d’un lien de subordination au sein de l’entreprise, raison pour laquelle le code du travail a été créé, il y a un siècle, afin de protéger le plus faible. Nier la relation de subordination, donc l’existence d’un rapport de force, revient dans les faits à renforcer le pouvoir de l’employeur dans les négociations. C’est ce parti pris, assumé par le gouvernement, qui est dangereux. En se positionnant délibérément du coté des (grandes) entreprises, il relègue le salarié au rang de simple variable d’ajustement. Aveuglé par sa logique de l’offre et ses politiques de compétitivité, qui passent par la baisse du coût du travail et l’assouplissement des règles, donc du droit du travail, le gouvernement, nie tout problème de demande. Pourtant, les entreprises le disent elles-mêmes, c’est bien en raison d’une insuffisance de la demande qu’elles n’embauchent pas.
Dès lors, il convient de prendre ce projet de loi pour ce qu’il est réellement : un pas supplémentaire dans la libéralisation de l’économie et des relations humaines, et en aucun cas un projet cherchant à réduire le niveau du chômage. Qui peut d’ailleurs croire que la réduction de la majoration des heures complémentaires – de 25% à 10% – pourrait créer de l’emploi ? De même, l’inversion de la hiérarchie des normes – visant à privilégier les négociations d’entreprise au détriment de la loi – va dans les faits créer des distorsions de concurrence puisque les conditions de travail pourront différer d’une entreprise à l’autre là où la loi assure les mêmes règles du jeu à tous. L’autorisation de référendums d’entreprise, quant à elle, fragilisera la capacité de résistance des syndicats et facilitera l’adoption de mesures augmentant la flexibilité et la précarité pour les salariés.
Le MEDEF affirme avec force que les entreprises ont besoin de visibilité, ce qui est souhaitable en effet. Mais cette visibilité provient du taux de remplissage des carnets de commande, donc de la demande. Ce projet de loi, en fragilisant les salariés sous couvert de flexibilité, pénalise la demande et joue en fait contre l’emploi.

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