Précarité énergétique : la triple peine

Douze millions de personnes vivent en situation de précarité énergétique en France, avec de graves conséquences sociales et sanitaires. Parmi elles, Josette. Reportage.  

À Cadarache (Bouches-du-Rhône), au milieu d’une forêt de chênes multi-centenaires, s’étalent sur 1 625 hectares le Commisariat à l’énergie atomique et le centre de recherche et de développement de l’énergie nucléaire, Iter. Ce projet qui devait, lors de son lancement en 2005, coûter 5 milliards d’euros, a déjà obtenu diverses rallonges budgétaires, et dispose désormais d’une enveloppe de 16 milliards. Il faut dire que l’ambition est grande : il s’agit, selon la communication officielle, de « mettre le soleil en bouteille ». Plus prosaïquement, on cherche ici à inventer une nouvelle génération de centrales reposant sur la fusion nucléaire, et non plus sur la fission. Cela permettrait, selon ses promoteurs, de produire de l’énergie en très grande quantité et de façon quasi-illimitée dans le temps. De nombreux chercheurs de renom assurent que le but affiché par ce programme est tout simplement inatteignable. Il faudrait donc uniquement voir ce centre comme un espace de recherche fondamentale, sans s’attendre à ce qu’il produise un jour le moindre kilowatt-heure. Toujours est-il que les travaux se poursuivent et que l’argent continue de couler à flots.

La petite route départementale 952, qui longe les barbelés protégeant le site, conduit, 5 km plus loin, à Vinon-sur-Verdon, un village de 4 200 âmes. C’est ici que Josette B., 69 ans, s’est installée il y a deux ans, pour se rapprocher de sa fille. Son petit appartement, au rez-de-chaussée d’un bâtiment vétuste, donne directement sur la place du village. « C’est le bon côté de ce logement, il est bien situé, explique-t-elle. Le dimanche, je peux aller faire mon marché, c’est mon petit plaisir. » Mais la semaine précédente, elle n’y est pas allée : « J’ai eu peur de ne pas pouvoir revenir. » Équipée d’une prothèse à chaque genou, elle a de plus en plus de mal à marcher. « Le médecin me dit de faire des infiltrations, mais ça coûte 90 euros et ce n’est pas remboursé. Sans compter les 6 euros de transport pour aller jusqu’à l’hôpital. J’ai pas les moyens ! » 

Froid, facture, santé

Depuis un an, Josette souffre aussi de congestions pulmonaires à répétition et d’une vilaine sciatique. Cette santé qui se dégrade, elle en est certaine, est une conséquence de l’état de son logement. La moisissure se répand sur les murs, signe d’une forte humidité, et il y fait continuellement froid. Les petits convecteurs électriques, unique moyen de chauffage, sont bien insuffisants pour lutter contre les courants d’air et l’absence de double vitrage. Conseillère « habitat-santé » au sein de l’association des Compagnons Bâtisseurs, Sandrine Frédout-Rodot a établi le diagnostic de l’appartement. Selon le document, « il manque 3 100 W de puissance pour chauffer un logement de ce volume : les radiateurs sont insuffisants en nombre et/ou en puissance ». Au sol, le carrelage reste désespérément glacé. 

Avec une telle humidité, la première chose que font les radiateurs avant de chauffer l’air, c’est de le sécher. Et comme les radiateurs ne sont pas suffisamment puissants, ils fonctionnent à fond, ne s’arrêtent jamais, et consomment donc beaucoup. C’est un cas malheureusement très classique : une personne en situation de précarité énergétique dépense en moyenne 1900 euros par an en énergie, alors que la moyenne nationale est de 1500 euros. Autrement dit, comme ces personnes ont de faibles revenus, elles habitent dans des logements insalubres et payent donc plus cher pour se chauffer. C’est la double peine. 

Sandrine Frédout-Rodot.

Et même la triple, car une étude réalisée par la Fondation Abbé Pierre confirme les suspicions de Josette : froid et humidité du logement ont bel et bien un impact sur la santé de ses occupant·es. Le dernier rapport de la fondation sur l’état du mal-logement en France a ainsi relevé que « les personnes en précarité énergétique étaient plus souvent et plus fortement confrontées à des problèmes de santé physique ou psychologique, qu’il s’agisse de pathologies aiguës (rhumes, angines, grippes, diarrhées, gastro-entérites…) ou chroniques (bronchites, arthrose, anxiété, dépression, maux de tête, pathologies cardiovasculaires et respiratoires…) ». 

Dépendante du propriétaire

Sandrine Frédout-Rodot a fait partir les premiers courriers afin de pousser le propriétaire du logement à réaliser les travaux nécessaires. « Il n’y a pas de loi spécifique contre la précarité énergétique, détaille-t-elle. On s’appuie donc sur le décret du 30 janvier 2002 relatif au logement décent afin de contraindre les propriétaires. Mais les démarches peuvent prendre du temps et sont assez complexes, car en matière d’énergie, les locataires sont les grands oubliés du système : il existe des aides, mais les démarches sont très compliquées. » La loi de transition énergétique, votée en 2015, prévoyait la création d’un « service public de l’efficacité énergétique de l’habitat », pour, justement, guider propriétaires et locataires sur les questions techniques et économiques. « Trois ans après, ce service public n’existe toujours pas et, pire que ça, il n’est pas dans les trajectoires budgétaires du quinquennat », regrette Jean-Baptiste Lebrun (1), directeur de l’association Cler (Réseau pour la transition énergétique). 

Josette, elle, ne dispose d’aucune marge de manœuvre financière pour devancer les travaux. Elle ne touche que 833 euros par mois, grâce à la pension de reversion de son mari chaudronnier, décédé en 1999. Elle-même a peu « travaillé ». Comprendre : elle n’a quasiment jamais été salariée. « À une époque, on avait monté un petit restaurant, à Saint-Étienne. Ça marchait pas mal, mais il fallait bien que je m’occupe de nos trois enfants… Donc on n’a pas pu continuer, on a fermé pour que je puisse les élever. »

Sur ses 833 euros mensuels, elle verse de sa poche 225 euros de loyer (qui complètent les 235 euros d’allocation logement versés directement au propriétaire), auxquelles s’ajoutent toutes les autres dépenses incompressibles : l’eau, 22 euros de mutuelle, 18 euros d’assurance… Elle n’a pas de voiture, surveille tous ses achats, et se nourrit grâce aux colis de l’association Nouvel Horizon : « Beaucoup de pâtes, du riz, un steak haché par semaine… » Mais sa seconde dépense après le loyer, c’est pour l’électricité : « Ils me prélèvent 160 euros par mois. Ils m’ont quand même rendu 93 euros en fin d’année, et j’ai eu droit au chèque énergie de 144 euros.» Un rapide calcul nous apprend que Josette dépense donc 140 euros d’électricité par mois. Et ce n’est pas faute d’essayer d’économiser le courant.

Je change de chaussures plusieurs fois par jour

Je fais très attention d’éteindre les lumières quand je n’en ai pas besoin. La nuit, je mets un gros pyjama et des chaussettes. La journée, j’essaye de brancher les radiateurs le plus tard possible, et je ne les mets pas trop fort, donc il fait environ 13 °C dans le salon. J’ai toujours une couverture à portée de main, et quand je m’assois, je place un tapis sous mes pieds. Je mets toujours trois paires de chaussettes. J’ai aussi une petite astuce, c’est de changer de chaussures plusieurs fois par jour : j’en enfile une paire et je mets l’autre contre le radiateur. Quand j’ai trop froid aux pieds, je fais l’échange. Bon, des fois, j’utilise aussi mon four pour me faire à manger. Mais il faut bien que je mange, ce n’est pas un luxe ! 

Dépensant près de 17 % de ses revenus en électricité, Josette se trouve, comme 12 millions de Français·es (pour plus de précision sur le chiffre, voir l’encadré p. 6), en situation de précarité énergétique. Parmi les personnes qui souffrent du froid dans leur habitation, dans 40 % des cas, cela est dû à une mauvaise isolation, dans 28 % des cas à une installation insuffisante en chauffage et dans 19 % des cas à une limitation de l’usage des radiateurs pour des raison financières (2). Josette cumule ces trois raisons. Ce froid lui rappellerait presque son enfance, à Saint-Étienne, où son père a travaillé au fond des mines de charbon pendant trente-six ans. « À l’époque, comme il était mineur, on avait droit à des bons de charbon. Ce n’était pas formidable non plus, on ne chauffait qu’une pièce avec le poêle à charbon, mais au moins on n’avait pas froid dans la cuisine. » 

Alors, que faire pour se chauffer mieux sans faire exploser sa facture d’électricité ? Faire jouer la concurrence entre les différents fournisseurs ? « J’ai vu à la télé qu’ils parlaient d’Engie, de Direct Énergie, mais je ne sais pas trop ce que ça vaut. » Inutile de chercher à se rendre dans une boutique pour se renseigner : il n’y en a pas. C’est d’ailleurs l’une des conséquences de l’ouverture à la concurrence du marché de l’électricité : pour tenter de proposer des tarifs moins élevés que le petit copain, chacun cherche à limiter ses frais. Même EDF a fermé ses boutiques pour s’aligner sur ce marché de plus en plus low cost.

Les « bienfaits » de la concurrence

Pour obtenir des renseignements, il faut désormais appeler une « hot line ». « Pour appeler, je n’ai que mon téléphone portable, et j’ai un forfait limité. Alors s’il faut que je paye pour avoir des renseignements, ce n’est pas forcément une bonne idée ! » D’autant plus que même en passant des heures au téléphone, on n’est pas certain d’avoir réellement réponse à ses questions, et qu’on s’expose même au risque de payer plus cher son courant. Car on ne peut pas dire que l’ouverture du marché a tiré les prix vers le bas. Ce serait même plutôt l’inverse : alors que les tarifs ont stagné, voire baissé, entre 1995 et 2004, ils ont augmenté de plus de 30 % depuis. Entre-temps, EDF est passée du statut d’Epic (établissement public à caractère industriel et commercial) à celui de SA (société anonyme) en 2004, et le marché a été ouvert à la concurrence pour les particuliers en 2007. Selon les chiffres du Médiateur de l’énergie, entre cette année 2007 et 2016, « la facture des personnes chauffées à l’électricité a augmenté de 40 % » (3).

Les « bienfaits de la concurrence » ne peuvent apparemment rien pour Josette. Ce n’est pas non plus son resplendissant compteur communicant Linky, installé il y a six mois, qui lui fera consommer moins d’énergie, malgré ce que jurent Enedis et les ministres successifs de l’écologie. Selon ces derniers, en effet, l’usager pourrait baisser sa consommation en allant, grâce à ce compteur, consulter sa courbe de charge sur internet, y voir à quels moments de la journée il a utilisé trop d’électricité et ainsi changer ses habitudes de vie pour, in fine, faire baisser sa facture. Ce qui ressemble déjà à un pur fantasme technocratique doublé d’une escroquerie politique se heurte à un mur dans le cas de Josette : elle n’a pas de connexion internet. « Je l’ai eu un temps, mais je ne sais pas m’en servir, et puis de toute façon je n’ai plus les moyens de me payer un abonnement ni un ordinateur. » Pour l’heure, Josette ne peut donc que prendre son mal en patience. La locataire redoute l’arrivée du grand froid. « Je ne crois pas que les travaux d’isolation seront faits d’ici là. » 

À Cadarache, aux dernières nouvelles, le soleil n’est toujours pas rentré dans la bouteille. « Il me tarde que l’hiver soit passé », souffle Josette.

Nicolas Bérard

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1- Sur France Inter, le 27 novembre 2018.

2 – Chiffres de l’Observatoire national de la précarité énergétique.

3 – Rapport d’activité 2016 du Médiateur de l’énergie.