Pour une langue égalitaire

Cher·e·s lecteur·trice·s,

êtes-vous agacé·e·s, blasé·e·s, ou passionné·e·s par le débat sur l’écriture inclusive ? Que pensez-vous de ce petit « e » intercalé qui bat en brèche la sacro-sainte règle selon laquelle le masculin l’emporte sur le féminin ? Comment vivez-vous la féminisation des mots qui permet de faire exister l’auteure, la jardinière, la maire et la scaphandrière ? Y a-t-il pour vous un inconvénient à ce que les « droits humains » remplacent les « droits de l’homme » ? À nous lire, vous avez dû remarquer que nous avons commencé à pratiquer en début d’année, et sur la pointe des pieds, cette nouvelle façon d’écrire. Il est grand temps que nous ayons une petite discussion.
Nous ne sommes pas des pionnier·e·s en la matière, car c’est en 2015 que le Haut Conseil à l’égalité entre les femmes et les hommes, a publié un guide incitant les pouvoirs publics à adopter une communication « sans stéréotype de sexe ». Le Manuel de l’écriture inclusive (1) la décrit comme un « ensemble d’attentions graphiques et syntaxiques permettant d’assurer une égalité des représentations entre les hommes et les femmes ». Il est évident qu’à L’âge de faire nous défendons ardemment l’égalité entre les femmes et les hommes, mais les habitudes en matière de langage ont la peau dure. De plus, quand on est journaliste, on a souvent le nez dans le dictionnaire pour faire le moins de « fautes » possible. Ce que vous appréciez d’ailleurs, n’est-ce pas, cher·e·s lecteur·trice·s ?
Il y a un peu plus d’un an, personne donc au journal ne se sentait très concerné par l’écriture inclusive. La rédac’chef toisait de haut ce mode d’expression jugé pataud. Et tout le monde approuvait. C’est pourtant bien elle, qui la première s’est lancée. Dans le numéro 113 de novembre 2016, suite à la parution du livre de Davy Bordes Tirons la langue (2), elle commettait une double page intitulée « Cinq propositions pour une langue plus égalitaire ». Une initiative qui a suscité quelques sourires narquois chez les garçons de la rédaction. Depuis, l’écriture inclusive s’est glissée en douceur sous nos plumes, bien que cela ne fasse pas l’unanimité. « Ça m’embêtait, ça a tendance à alourdir, mais on évolue et maintenant je l’utilise », dit l’un des journalistes. Parce que nous sommes convaincu·e·s, en majorité, que oui, un petit « e » peut faire la différence, sortir les femmes de l’invisibilité dans laquelle les ont maintenues les règles langagières édictées par des hommes. Le langage n’est pas innocent, pas détaché des mentalités et des comportements.
Nous n’avons pas mis de règles en place. On écrit en inclusif à l’instinct. Pas de position tranchée. Pas de généralité, pas d’hégémonie, mais du tact et de la finesse. Amusons-nous. Soyons joueurs et créatifs. La langue française n’est pas menacée d’un « péril mortel » comme le prédit l’Académie française. Son cœur bat au rythme du temps. Ce n’est pas la solution miracle pour combattre les stéréotypes sexistes, mais elle y contribue et nous incite à reprendre la bagarre sur le terrain. En effet, les clichés genrés reviennent en force. Ouvrez un catalogue de jouets : pour les filles, vous n’y verrez que du rose. Rendez-vous à la maison de la presse : de nombreux titres clivants, comme Les P’tites princesses ou Les P’tites sorcières, conditionnent dès leur plus jeune âge les p’tites filles. Hâtons-nous de réagir ! Et de relire l’ouvrage fondateur de la pédagogue féministe italienne, Elena Gianini Belotti, sorti en France en 1974 (3). L’auteure met en évidence la puissance des stéréotypes enracinés en chacun de nous.
1 – Édité par l’agence Mots-clés. 2 – Aux éditions Utopia. 3 – Du côté des petites filles, éditions des Femmes.

Nicole Gellot