Parole !

Face à la montée des fake news sur les réseaux sociaux, l’État a débloqué des fonds pour éduquer aux médias, en particulier dans les écoles. Les élèves apprennent à se demander comment l’information est construite. Quelle est la source ? Est-elle fiable ? Etc. Voyons plutôt. « Ici, à la Pitié-Salpêtrière, on a attaqué un hôpital. On a agressé son personnel soignant. » Il s’agit d’un tweet du ministre de l’Intérieur, le soir de la manifestation du 1er mai marqué par des scènes de violences. L’enjeu est important : le ministre de l’Intérieur est actuellement critiqué pour sa façon de maintenir l’ordre, et beaucoup dénoncent les violences policières. Or, si cette information est avérée, elle accrédite la thèse de la violence – et de la bêtise – de certains manifestants, violence qui justifierait en retour un usage « légitime » de la violence de la part des forces de l’ordre. Vu l’importance de l’enjeu, on prendra – d’autant plus – le temps de vérifier le cœur de cette information, à savoir s’il y a eu intention malveillante des manifestants…

Ce qui n’a pas été du tout le cas. L’information n’a pas été suffisamment vérifiée, en particulier sur les chaînes d’information du service public, pourtant réputées sérieuses, qui ont relayé le soir même « l’attaque » du 1er mai, certes avec les précautions d’usage (utilisation du conditionnel, citations…), mais en insinuant clairement, toute la soirée, que l’hôpital avait été attaqué par des casseurs sans foi ni loi, se faisant ainsi le relais de la parole d’un ministre à la recherche d’un « coup » médiatique (1). Pire : pour illustrer la soit-disant violence de l’intrusion, France Info TV a diffusé une photo sans aucun lien avec le cas de la Pitié-Salpêtrière. Le lendemain matin, alors que des grands titres (Libération, Le Monde…) avaient déjà démenti la parole du ministre, France Inter continuait à semer la confusion, en parlant d’une « intrusion de casseurs à l’intérieur de l’hôpital » (2).

Un mois après cette affaire, le ministre de l’Intérieur n’a pas démissionné alors qu’il a menti, et il n’y a eu, à notre connaissance, aucun « recadrage » au sein des rédactions du service public. Ce sont pourtant ces mêmes protagonistes qui s’érigent en rempart contre les fake news, et qui s’affirment dépositaires de « l’information objective » face aux réseaux sociaux « qui manipulent l’opinion ». On s’excuse du bout des lèvres, et on continue comme avant, comme si c’était normal. Comme si la parole d’un ministre de l’Intérieur n’avait finalement pas plus de valeur que celle d’un inconnu. Comme si un journaliste de la « matinale la plus écoutée de France » n’avait pas plus de responsabilité qu’un blogueur lambda. « Démissionner » Castaner : voilà une mesure qui permettrait de lutter contre les fake news. Pour montrer qu’on accorde de l’importance à la parole dite. Et on se demandera jusqu’à quel point les chaînes publiques d’information sont prêtes à dévaloriser cette parole pour courir après les points d’audience.

« À l’ère des réseaux sociaux », on se dit que le temps du silence et de la déconnexion demeure plus que jamais indispensable pour se faire un jugement sur l’état du monde. Car « le résultat n’est pas que vous croyez ces mensonges mais que plus personne ne croit plus rien. Un peuple qui ne peut plus rien croire ne peut se faire une opinion. Il est privé non seulement de sa capacité d’agir, mais aussi de sa capacité de penser et de juger. Et avec un tel peuple, vous pouvez faire ce que vous voulez », constatait la philosophe Annah Arendt en 1978 (3).

Fabien Ginisty


1 – Sur ce cas d’école de désinformation, lire l’excellent travail d’Acrimed : acrimed.org/Hopital-Pitie-Salpetriere-desinformation-generale 2 – Sur le traitement de l’affaire par France Inter, lire aussi un article d’Acrimed  : acrimed.org/France-Inter-l-impossible-mea-culpa-sur-la-Pitie 3 – www.nybooks.com/articles/1978/10/26/hannah-arendt-from-an-interview