#NDDL – Quand le sandwich nourrit la lutte

Au Liminbout, près de Notre-Dame-des-Landes, Christiane et Claude élèvent des animaux et retapent une ancienne écurie pour y installer L’auberge des Culs de plomb, malgré la décision d’expulsion prononcée à leur encontre. Ils vivent là depuis quinze ans et refusent de partir.

[Reportage publié dans L’âge de faire n° 107 d’avril 2016]

De toute sa hauteur, Christiane assène de grands coups de masse, sur un piquet de bois que Claude maintient au sol. Malgré le froid humide, et le petit crachin qui menace, le couple s’attelle à la tâche, pour rafistoler une clôture avec les moyens du bord. « Ça fait 15 ans qu’on n’a pas refait le poulailler. » Tous deux sont arrivés en 1996 à Limimbout, un hameau près de Notre-Dame-des-Landes, 4 ans avant que le projet d’aéroport (né au début des années 60) ne soit relancé. « On ne savait pas. On nous disait « y-a-un projet, mais ça s’ fera pas. » » Aujourd’hui, ils refusent de partir et sont expulsables en mars 2017, suite au jugement du Tribunal de Grande instance de Nantes (1). Pour conserver le délai que le tribunal leur a octroyé, ils ont dû payer un arriéré d’occupation de 5 000 euros et doivent verser 130 euros de pénalités à Vinci. Ces sommes sont prises en charge par le Collectif des organisations professionnelles agricoles indignées par le projet d’aéroport (Copain) et les habitants de la Zad (Zone d’aménagement différé, transformé en Zone à défendre par les opposants). « Ça m’fait mal de donner de l’argent à Vinci, mais si on ne payait pas, ils nous viraient le délai. Attention, expulsable ne veut pas dire expulsé », précise Claude, dit  Ticlaude. L’homme est franc du collier. « Ils veulent récupérer la maison, alors on va construire en dur, pour que ça dure. »

Christiane et Claude sont arrivés en 1996 à Limimbout, un hameau près de Notre-Dame-des-Landes, 4 ans avant que le projet d’aéroport (né au début des années 60) ne soit relancé. « On ne savait pas. On nous disait « y-a-un projet, mais ça s’ fera pas. » »

Le banquet d’Astérix

Dans l’ancienne écurie, qui jouxte la maison d’habitation, une armée de louches, de passoires, de marmites et de casseroles forment un attirail prêt à en découdre. Ce lieu est appelé à devenir, une fois restauré, L’auberge des culs de plombs. Une friteuse pantagruélique donne un aperçu de ce qui se mijote entre ces vieux murs, car le truc de Claude et des Culs de plomb, c’est l’organisation de banquets, façon Astérix, quand le village gaulois se retrouve autour de la table, à la fin de l’histoire. Une tablée de cent personnes, ça ne leur fait pas peur ! Cette épopée culinaire a commencé en 2008, avec un banquet par an – puis un par trimestre, ces derniers temps. « Devant un bon plat, on arrive à discuter. Ça permettait à des sympathisants de Nantes, de Blain, ou de Notre-Dame-des-Landes, de rencontrer des gens de la Zad et de leur demander : « Comment tu fais pour manger, tu travailles pas ? » On a du mal à faire comprendre qu’on travaille plus sur la Zad qu’ailleurs. Ici, tu fais ta maison, ta nourriture, ta police. Les gens de l’extérieur ont peur. Il y a un vouloir de l’État de diaboliser la Zad, et c’est repris par les médias. Quant aux zadistes, ça leur permettait de voir que la « France profonde », c’est pas que des idiots. »

Quarante petits poulets et 900 sandwichs

Organisés jusqu’à présent dans les fermes voisines occupées, de Bellevue ou de Saint-Jean-du-Tertre, les banquets éliront domicile à L’auberge des culs de plombs dès la fin des travaux. Claude est fier de montrer le toit de l’auberge, refait à neuf en belle ardoise, en partie grâce à des dons :« Ça s’est fait cet été, au cours d’un chantier collectif. Il y avait toute l’Europe. On était jusqu’à trente ou quarante. Et puis, il y a eu aussi le week-end d’appel d’offre sur la Zad, en janvier. Là, c’était entre 50 et 80 personnes ici, et un millier sur la Zad. » Derrière l’auberge, il faut se frayer un chemin entre brouette, planches et monticules de terre, pour atteindre une cabane où piaille une bande de petits poulets, fraîchement arrivés pour être engraissés. « Dans trois semaines, on va racheter 40 canards, et en avril, encore 40 petits poulets qui seront bons à rôtir fin juin. Ça fera 900 sandwichs pour le pique-nique, les 9 et 10 juillet, de l’Acipa (Association citoyenne intercommunale des populations concernées par le projet d’aéroport de Notre-Dame-des-Landes, Ndlr). » Le petit élevage de Claude et Christiane, et leur fabrication de sandwichs, sont un des maillons d’une chaîne parfaitement rodée qui permet de nourrir la lutte, dans tous les sens du terme. « Avec les bénéfices des sandwichs, vendus pour la manifestation du 27 février dernier, on a acheté nos poules. Ça nous a permis de rembourser le prêt qu’on avait fait pour acheter les ardoises, de payer les fromages à la ferme de Bellevue, et de donner 100 euros pour la Caisse anti-répression. » Une caisse qui permet de payer les avocats, les conseils juridiques et les cantines des opposants emprisonnés.

Le déclencheur, c’est l’environnement

Dans la cuisine, autour d’une tasse de café, les éleveurs-aubergistes racontent leur combat, qui a commencé en 2000. « On a monté l’association Les habitants qui résistent avec d’autres parents. On trouvait que les autres organisations officielles anti-aéroport étaient trop loyalistes, et on a lancé l’appel à occuper les terres de la Zad, lors du Camp climat en 2009. » Après ce rassemblement, quelques personnes sont restées, rejoignant les tous premiers squatteurs qui ont occupé les bâtiments du Rosier, dès 2007. « Nous, on avait des préjugés contre le Rosier, quand ils sont arrivés, reconnaît Claude. Ils nous ont expliqué le squat, on est devenus des amis et on a démarré les Culs de plomb. »

Après avoir beaucoup bourlingué, Claude et Christiane s’étaient installés au Limimbout, attirés par la terre et la possibilité d’élever des animaux. « On est issus d’un milieu de consommation, avec des crédits. On était endettés, et surendettés. Aujourd’hui on n’a pas de sous, mais on n’a pas de dettes. » « Plusieurs fois, on s’est dit « on va faire les cartons », ajoute Christiane. Et puis non, on reste. Le déclencheur, c’est l’environnement. » « On ne peut pas détruire la ferme, c’est nourricier, s’insurge Claude, qui ne se dit pas militant écolo, mais rebelle. Tout ça pour engraisser les riches et asseoir leur pouvoir. »

« Une solidarité que j’ai guère vu ailleurs »

Les seize années de lutte commencent à peser sur les épaules du couple, qui aspire à un peu de tranquillité. Au plus fort de la bagarre, pendant l’opération César (2), fin 2012, Claude et Christiane ont accueilli chez eux une vingtaine de personnes tous les jours. C’était une « guerre » pour Claude, qui a imposé une période « d’occupation française » de six mois, et a fait des victimes : une centaine de blessés au cours « de la bataille de Rohane », dans les bois proches du Liminbout. « Depuis 2012, ça défile. C’est sympa, mais tous les jours il y a du monde. On ne sait jamais si on va passer un dimanche en famille avec nos deux enfants. Le plus dur, c’est le manque d’intimité. Il y a « les casses-couilles » et les « personnes perdues ».

Quoi qu’il en soit, la lutte sur la Zad a permis le développement d’un réseau extraordinaire . « Une solidarité que j’ai guère vu ailleurs, constate Claude, et qui va rester, c’est sûr, car on ne fonctionne que comme ça. C’est devenu de l’amitié, du lien. » L’essentiel marche avec des coups de mains et du bouche-à-oreille, qu’il s’agisse de découper un cochon ou de réparer l’évier. Pour le reste, il y a la petite allocation que touche Christiane et le travail à mi-temps de Claude, qui est cuisinier dans un Institut thérapeutique pédagogique. « Avec les zadistes, on a pu réaliser notre rêve, dit encore Claude, alors s’ils veulent nous expulser, ce sera la guerre. Maintenant, on est vraiment forts. » Et le référendum sur l’aéroport ? « On ne le reconnaît pas. Je le boycotterai. Que ce soit oui ou non, ça n’a aucune valeur. »

  • (1) Le Tribunal de Grande Instance de Nantes a confirmé le 25 janvier 2016, les demandes d’expulsion des 11 familles, formulées par la société AGO, Aéroport Grand Ouest, qui a obtenu la concession pour la construction de l’aéroport.
  • (2) Au cours de l’opération César lancée le 16 octobre 2012, une dizaine de maisons et cabanes squattées ont été détruites. Le 17 novembre plusieurs bâtiments, dont la Chat-teigne ont été reconstruits lors d’une gigantesque manifestation de réoccupation. Les 23 et 24 novembre les forces policières ont tenté de reprendre la Chat-teigne et de poursuivre les expulsions. Le gouvernement a décrété la fin de l’opération le 24 au soir et maintenu une présence policière pendant cinq mois.

Nicole Gellot

« Ils auront du mal à expulser un vieux comme moi ! » « Je me demande parfois : si on m’apprenait que je vais mourir dans six mois, qu’est-ce que je ferais ? Aujourd’hui, je suis un peu dans la même situation », confie Marcel Thébault. Avec sa femme Sylvie, ils font partie des quatre familles d’agriculteurs expulsables immédiatement, suite à la décision du Tribunal de Grande Instance de Nantes. Ces éleveurs de vaches laitières, voisins de Claude et Christiane, se sont installés en 1999 sur la zone. À l’époque, « le village n’était pas menacé par le projet d’aéroport, explique Marcel. Un an plus tard, les plans ont été modifiés et tout le hameau a été concerné ». Sylvie et Marcel font partie des paysans les plus actifs dans la lutte, et soutiennent les projets agricoles de jeunes occupants de la Zad. Mais cette menace d’expulsion, au bout de quinze années d’incertitude, ça fait beaucoup. Membre de l’Acipa, l’association citoyenne de lutte contre l’aéroport, Régis Fresneau a grandi à la ferme de la Vacherit, qui a servi de quartier général aux opposants pendant les expulsions de 2012. Il a installé son élevage de moutons sur des terres à 28 km de Notre-Dame-des-Landes – à l’époque, son père Alphonse n’était pas encore arrivé à l’âge de la retraite. La ferme familiale a finalement été reprise par le cousin de Régis, Sylvain, qui fait aujourd’hui partie des agriculteurs expulsables. Quant à Alphonse, 84 ans, il refuse de quitter sa maison. « Il dit : « Si les paysans restent, je reste », rapporte Régis. Il nous demande régulièrement si ça sert encore à quelque chose de rester, on lui répond que oui, c’est utile. Il nous dit : « Ils auront du mal à expulser un vieux comme moi ! » »

On nous reparle beaucoup de Notre-Dame-des-Landes #NDDL en ce moment…sur les médias. Les propos sont souvent tenus par des gens qui n’y sont jamais allés et qui colportent sur la Zad, des inexactitudes propres à instaurer la peur, quand ce n’est pas des propos haineux.

En 2016, les journalistes de L’âge de faire, sont allés passer quelques jours sur la Zad . Ils en avaient ramené un hors série.
L’idée de ce cahier est claire : rendre compte de ce qui s’y vit. 
Sur la Zad, on cultive les champs, les jardins; on élève des animaux; on construit, on répare; on échange des coups de mains et des savoir-faire, on troque; on gère les fragilités de certains; on se rencontre, on discute, on invente,.. On se prend la tête aussi parfois, c’est normal. La vie peut y être rude, en hiver.
Une nouvelle société s’invente loin des critères du monde capitaliste.