Mon cancer, le cannabis et la loi

Atteint d’un cancer, Florent suit une immunothérapie dont il parvient à minimiser les effets secondaires grâce à l’usage de cannabis. Mais, la plante étant prohibée, il est contraint de se mettre dans l’illégalité pour se soigner en cultivant son propre médicament.

Deux lampes à sodium, se promenant sur des rails fixés au plafond, projettent une lumière bleutée sur les murs, entièrement tapissés d’une matière réfléchissante. Une imposante gaine d’aluminium,
celle d’un extracteur d’air, occupe l’espace central. Pour un peu, on se croirait dans une navette spatiale. On est pourtant chez Florent (1), dans une pièce d’une dizaine de mètres carrés, attenante
au salon. C’est ici, dans sa petite maison située dans le quart sud-est de la France, que le quadragénaire fait pousser du cannabis depuis bientôt trois ans. Il n’ignore rien de l’illégalité de cette activité,
ni des sanctions qu’il encourt (lire p. 10 du numéro 133 de L’Adf). Il a pourtant décidé de prendre le risque, et cela sans aucune visée mercantile : s’il cultive du chanvre (2), c’est pour se soigner. En 2014, on lui a découvert un cancer, au stade 4 – autrement dit un cancer qui s’est généralisé. Après l’abattement, puis le début du traitement, il a décidé de mener ses propres recherches sur la maladie, son fonctionnement, ses éventuels remèdes. Il a ainsi découvert, principalement dans les livres et sur internet, les vertus médicinales que l’on prête au cannabis. Depuis, il a pu en vérifier, au moins en partie, la véracité. Exemple : son traitement, une immunothérapie, lui provoque un prurit. « Ce sont des démangeaisons extrêmement fortes, je me gratte parfois jusqu’au sang. Le meilleur remède que j’ai trouvé pour les apaiser, c’est de fumer un joint de ganja (3). C’est un vrai antalgique. »
Lui-même n’est pas concerné, mais beaucoup de personnes qui suivent une chimiothérapie perdent l’envie de se nourrir. Au centre anti-cancer où il se rend tous les mois, plusieurs patients, devenus des amis, lui ont confié que l’usage de cannabis leur avait rendu l’appétit.

L’autre effet immédiat que je lui trouve, personnellement, c’est l’effet relaxant. Avec cette maladie, on a tous un petit tic-tac très stressant dans la tête… Le cannabis me permet de me détendre.
En outre, dans le cas de chimiothérapies ou de radiothérapies, le chanvre diminue, voire supprime totalement les nausées et vomissements liés au traitement – c’est d’ailleurs l’une de ses préconisations dans les pays où son usage thérapeutique est légal. Encore faut-il, pour bénéficier de ces bienfaits, avoir accès à du cannabis de qualité, ce qui est rarement le cas sur le marché clandestin. « En le cultivant moi-même, j’ai la main sur la qualité du produit. Je fais tout en bio, je sais ce que je consomme. »

La culture médicale française faisant du cannabis une simple drogue, dangereuse et sans effets thérapeutiques. Les soignants peuvent aussi craindre les représailles de la très prohibitionniste Académie de pharmacie et de médecine s’ils se mettaient à vanter les mérites du chanvre.

UN ANTI-TUMORAL

Les bénéfices sanitaires du cannabis pourraient aller encore plus loin.

Tout ça, c’est que j’appelle de l’agrément, ça me permet de mieux supporter ma maladie et mon traitement au quotidien. Mais je mise aussi sur le pouvoir curatif de la plante. C’est mon plan B : si le traitement académique échoue, je ferai ma propre tentative, à base de cannabis.
Plusieurs études ont trouvé des effets bénéfiques à la consommation de chanvre dans la lutte contre le cancer. En 2006, une unité de l’Inserm (4) de Marseille a par exemple montré, chez des souris, que l’administration de cannabinoïdes diminuait fortement la croissance tumorale et induisait l’apoptose (la mort programmée) des cellules cancéreuses. Dans un premier temps, Florent a donc tenté de se concocter des gélules à base d’huile de cannabis.
Mais je me suis aperçu que ça me demandait des quantités trop importantes de cannabis et que ça nécessitait en plus des manipulations très compliquées pour extraire la substance.
Il s’est donc rabattu sur une méthode plus simple : il a passé 40 pieds de chanvre, entiers, dans un extracteur de jus et en a fait des glaçons, prêts à être consommés en cas de besoin. Tout cela, Florent a dû le potasser, l’imaginer et le préparer seul.

DES MALADES MARGINALISÉS ET CRIMINALISÉS

« Il y a très peu d’échange avec les chefs de service que nous voyons à l’hôpital : on devrait prendre la petite pilule blebleue le matin et la petite pilule rorose le soir, ne pas poser trop de questions et avoir une confiance absolue en leur blouse blanche. Avec eux, on ne peut avoir aucune discussion sérieuse sur un traitement alternatif quel qu’il soit. Et bien sûr, c’est encore pire au sujet du cannabis ! » Un silence qui s’explique souvent par un manque de connaissances, la culture médicale française faisant du cannabis une simple drogue, dangereuse et sans effets thérapeutiques. Les soignants peuvent aussi craindre les représailles de la très prohibitionniste Académie de pharmacie et de médecine s’ils se mettaient à vanter les mérites du chanvre. Bien que l’on compte désormais plus de 20 000 publications sur le sujet et que les recherches se multiplient à travers le monde, le sujet reste éminemment tabou en France. « C’est un domaine dans lequel on tâtonne tous, on aurait intérêt à mettre nos connaissances et nos expériences en commun », regrette Florent.
La solitude du patient se voit encore renforcée par la prohibition de la plante.

Je n’en ai même pas parlé à mes parents car je ne veux pas les rendre complices de mon infraction. La prohibition nous marginalise et nous criminalise. Toute mon installation, j’ai dû la faire en cachette, acheter le matériel en argent liquide pour ne pas laisser de trace, l’amener chez moi sans me faire repérer par les voisins, puis essayer de masquer les odeurs pour ne pas les alerter, étudier différentes techniques sur le « dark net »… Il y a aussi la peur de l’arrestation : je n’ai pas envie de me faire pincer par des gendarmes, et encore moins chez moi, devant mes enfants.

Nicolas Bérard
………………………………………………

1 – Le prénom a été modifié, les informations telles que l’âge ou l’adresse restent approximatives pour préserver l’anonymat de notre interlocuteur.
2 – Si on a tendance à faire une distinction entre le cannabis (drogue) et le chanvre, celle-ci est totalement
injustifiée : le cannabis est le nom grec du chanvre, les deux mots désignant donc exactement la même plante.
3 – L’un des autres noms du cannabis.
4 – Institut national de la santé et de la recherche médicale.

Ce papier est paru dans le numéro 133 de L’âge de faire : « Cannabis, briser le tabou »

On a tous déjà entendu ce message inventé dans les années 80 : « Un verre, ça va, trois verres, bonjour les dégâts ! » Imaginez un peu la même chose avec le cannabis : « Un joint, ça va, trois joints, bonjour les dégâts ! » Cela paraît complètement incongru ? De nombreux spécialistes estiment pourtant que la consommation de chanvre est nettement moins dangereuse que la consommation d’alcool. Alors pourquoi une telle distinction ? Peut-être parce que, pour des raisons culturelles et économiques évidentes, l’alcool est légal. À l’inverse, pour des raisons beaucoup moins évidentes, le cannabis ne l’est plus.
Le chanvre a pourtant été utilisé depuis la nuit des temps pour mille et une choses, et notamment pour ses vertus thérapeutiques. Doit-on vraiment s’en priver et cesser de l’étudier à tout jamais ? Après quelques décennies de prohibition, plusieurs pays le légalisent. En France, le tabou reste total : à peine a-t-on le droit de parler de cette plante. Car la liberté d’expression, en la matière, n’existe pas, du moins dans les textes. L’article L3421-4 du code de la santé publique punit le fait de présenter « sous un jour favorable » l’usage illicite de l’une des substances ou plantes classées comme stupéfiants. Et le législateur a la main lourde : l’auteur d’un tel délit s’expose à une peine de 5 ans d’emprisonnement et 75 000 euros d’amende. Mais pourquoi tant de haine ?! Sans chercher à en faire la publicité, mais en nous gardant également de la diaboliser, nous avons décidé de nous pencher sur cette plante, dont la nature et l’histoire sont totalement fascinantes.

 Cet article est tiré de la version papier de L’âge de faire. Mensuel indépendant de tout pouvoir politique et économique, sans publicité, L’âge de faire vit uniquement grâce aux ventes de son journal. Pour vous informer et soutenir une presse libre, une seule chose à faire : abonnez-vous !