L’inactivité, un droit obtenu de haute lutte

L’auteur : Samuel Michalon est membre de la Coopérative d’inactivité.

Je suis venu… Mais je ne pense pas être à ma place… J’ai l’impression de la prendre à quelqu’un qui en a plus besoin que moi. Je ne travaille que
35 heures par semaine. 

Silence autour de lui.
Il se redresse sur sa chaise, cherchant une position moins inconfortable.

  • André. On vous félicite d’être là. On sait que le premier pas n’est jamais facile.
    Les autres participants applaudissent.
    Une femme assise, lui faisant face :
  • Je crois comprendre ce que vous ressentez. Pour moi, le plus dur c’était de trouver un nouveau rythme de vie, une place. Et finalement, une nouvelle identité. Dans ces groupes de parole, j’ai compris que l’emploi, c’était tout simplement une drogue légalisée. On en a besoin pour se sentir vivant. C’est un excitant, ça offre l’illusion d’être tout puissant mais on a besoin de toujours plus. Ça, on le sent quand on ne peut plus décrocher ; quand en vacances par exemple, on se sent perdu, hagard. Ça s’appelle le manque. 
    André confirme :
  • Si je n’ai plus ça, je suis perdu. C’est comme un pilier. Je me définis…
  • Par l’emploi, on sait. Ce lieu a été spécialement créé pour ça… pour aider à sortir de cette fausse vérité et inventer autre chose. Vous étiez qui avant d’être asphyxié par le marché de l’emploi et ses folles exigences ?
  • Oh là là, vous n’allez pas vous y mettre… On dirait ma femme ! 
  • Ah, voilà qu’on touche un point sensible…
  • Si vous saviez… 
    La veille, énième dispute avec Léa. Et devant la petite en plus. Même rengaine, mêmes reproches : « Tu passes trop de temps dans ton emploi ! Quand est-ce que tu vas vivre avec ton temps ? On est sorti de l’âge de pierre métro-boulot-dodo, non ? Les gens ne se tuent plus à la tâche. J’aimerais avoir du temps avec toi, ressortir les instruments, jouer… Vivre, quoi ! Même quand tu es là, tu es absent, tellement absorbé par ton boulot… Pff ! »
  • André, qu’est-ce qui vous bloque au juste ? Qu’est-ce qui vous empêche de ralentir, alors que le droit à l’inactivité est en vigueur depuis bientôt dix ans ? Toutes les études l’ont montré, une exposition trop longue au salariat nuit gravement…
  • à la santé, je sais…
    Au fond de la salle, la porte s’ouvre brusquement. L’attention se déplace, laissant André à ses débats intérieurs. Une petite voix le ramène à la réalité, sa fille court vers lui.
  • Papa, papa, j’ai réussi à lire un mot sur la porte. Vachement long et en anglais en plus. Mais ça veut dire quoi, workaholic ?
    Gêné, rouge comme Stakhanov portant une tonne de marshmallow dans un concours américain, André saisit Dorine et sort en bredouillant quelques excuses.
  • C’était qui ces gens papa ? C’est tes copains ? Pourquoi on n’les voit jamais à la maison ? 
    Ils traversent la rue en silence.
  • Papa, tu vas trop vite. Ralentis. Attends moi !
    André a besoin d’une pause.
  • Ça te dit une glace au parc ? 
  • Oh oui alors, super ! C’est vrai ? Une glace ? On a le temps ?! 
    Ils s’assoient dans l’herbe.
    Il retrouve sa respiration.
  • Tu sais, Dorine, j’ai grandi à une époque où les gens étaient employés tous les jours de la semaine.
  • Bah moi aussi, je te vois partir travailler tous les jours.
  • Oui, c’est vrai pour moi… Mais je suis un peu une exception. Les autres… ils sont un peu comme maman : elle n’est occupée par son emploi que 2 jours par semaine ; ce qui fait que tu ne vas à l’école que le lundi et le mardi. Moi, à ton âge, j’y allais du lundi au vendredi et le week-end, on faisait nos devoirs. Ça s’appelait une semaine.
  • Mais c’est pas possible, c’est trop ! Tu devais tout le temps être fatigué, non ? Et c’est quoi des devoirs ? 
    Il ferme les yeux, offre son visage au soleil.
    Son appréhension d’une telle discussion avec Dorine fond tranquillement à mesure que son sorbet au melon le rafraîchit.
  • Je crois que pour que tu comprennes, il me faut reprendre du début : tu trouves ça normal qu’il y ait autant de monde dans les rues, ou au parc en plein après-midi ?
  • Ben oui ! répond la fillette avec un petit haussement d’épaules.
  • C’est un combat qui a pris beaucoup, beaucoup de temps, mais qui a finalement donné vie à une loi, qui a instauré le droit fondamental à l’inactivité. Cette Loi du 8 Février 2040 sur le temps partiel choisi a permis d’engager de nombreux débats, et de changer progressivement les choses. Par exemple, les gens consomment moins, car ils font plus eux-mêmes. Il y a donc moins de publicité…
    Il regarde Dorine. Lui sourit. Intensément. Comme si c’était la première fois. Il la prend dans ses bras. Sent sa chaleur. Ce corps plein de vie. Elle pose la tête sur son épaule.
  • Alors, papa, toi aussi, demain, t’arrêtes ?