L’exode rural s’est inversé

L’auteur : Laurent Pinatel est porte-parole de la Confédération paysanne.

On peut dire que le début du siècle ne laissait que peu d’espoirs. Depuis les années 1960, le nombre de paysans était en chute libre et la catastrophe n’allait qu’en s’accentuant dans les premières décennies de ce siècle. En cause, l’industrialisation de l’agriculture, poussée par les multinationales et soutenue par les gouvernants, qui voulaient faire de la production alimentaire une industrie comme une autre, automatisée, ultra-normée, sur-mécanisée et vouée à l’exportation.
En regardant aujourd’hui derrière nous, on peut se dire qu’on l’a échappé belle. Cette course à l’industrialisation est passée à deux doigts de faire disparaître le métier de paysan. Semences certifiées, intrants chimiques, ou encore mécanisation prenaient la place du travail quotidien de la terre et avec les animaux. Il fallait produire une alimentation standardisée pour satisfaire les marchés mondiaux, et les paysans ne sont pas standards. C’est pourquoi les politiques faisaient en sorte d’accélérer encore leur disparition.
La crise de l’élevage de 2015 a été catastrophique, mais elle a permis une réelle prise de conscience de nos gouvernants. En effet, dans les années qui ont suivi, la désertification des campagnes faisait des ravages. Les villages se vidaient de leurs habitants, les écoles fermaient comme les bureaux de Poste et les commerces. Il était devenu impossible de se baigner dans les rivières, et les incendies étaient de plus en plus fréquents dans les campagnes que la main des paysans n’entretenait plus.
Un grand plan pour l’agriculture a donc été lancé en 2020 malgré les hauts cris du syndicat productiviste FNSEA, qui venait de subir un échec cuisant aux élections professionnelles, et de son relais européen. La nouvelle Politique agricole commune (Pac) a été entièrement repensée. Finis les soutiens à la productivité à outrance, à l’exportation, au surinvestissement. Désormais, la Pac soutient l’autonomie sur les fermes, le respect réel de l’environnement et la relocalisation des productions. Si ce changement de cap a été possible, c’est aussi parce que les populations d’Europe, des Etats-Unis et du Canada se sont massivement mobilisées pour stopper net les velléités de signatures d’accords de libre-échange à tout va !
En parallèle, le gouvernement a compris l’opportunité qu’il pouvait y avoir à soutenir l’agriculture. C’est le ministère de l’éducation nationale qui a passé le pas en premier en imposant des productions locales dans les cantines. Les autres ont suivi, favorisant ainsi l’installation de jeunes dans des fermes à taille humaine où l’on ne s’arrache plus tant les nouvelles machines que les savoir-faire des anciens.

Nous sommes aujourd’hui à un cap que nos grands-parents n’osaient même pas imaginer : non seulement la disparition des paysans a été stoppée, mais nous en sommes à faire augmenter leur nombre ! Ce métier est à nouveau devenu attrayant. Les jeunes adultes d’aujourd’hui ont grandi en connaissant le goût des aliments, en sachant d’où ils viennent. L’alimentation a été le premier vecteur de ce renouveau. Quand on est enfin parvenus à faire en sorte que chacun ait accès à une alimentation de qualité, beaucoup se sont pris de passion pour le sujet et ont voulu participer à cette nouvelle manière de vivre.
En cet été 2050, on nous annonce pour la rentrée la réouverture de plusieurs centaines d’écoles dans des petites communes. L’exode rural s’est inversé et les campagnes se repeuplent. Les petits commerces rouvrent les uns après les autres. Le lien social se tisse à nouveau au quotidien dans les villages.

Mais nous ne vivons pas seuls dans notre coin, et ce renouveau n’aurait qu’un goût amer s’il fallait regarder le reste du monde continuer à promouvoir une agriculture destructrice. Sous l’impulsion européenne et des populations unies contre les accords de libre-échange, les gouvernements du monde occidental ont pris ce virage ensemble. Conséquence immédiate : ils ont cessé de considérer les pays du Sud comme leur arrière-cour, leurs champs de substitution et leur fournisseur de main-d’œuvre bon marché. L’agriculture vivrière a pu reprendre sa place, et tous les paysans du monde avec.
Et comme une bonne nouvelle ne vient jamais seule, nous apprenons que tous ces changements ont enfin un impact sur le climat. Nous avons réussi à stopper les dérèglements climatiques ! Il y a des dégâts, évidemment. On ne pouvait pas espérer traverser ce début de siècle complètement fou sans en subir les conséquences… Mais en mettant un coup d’arrêt au système alimentaire industriel partout dans le monde, nous avons pu agir vraiment.
Il reste donc des défis à relever, mais nous savons désormais que nous pouvons le faire !