« Le sécuritaire n’est pas la solution »

Jules (prénom modifié) est officier de police judiciaire en région parisienne. Des manif’ de policiers au Collectif citoyens&policiers, il raconte son parcours de contestataire…  qui l’a amené à revoir sa posture politique.

L’âdf : Comment avez-vous rejoint le Collectif citoyens&policiers ?
Jules : En fin d’année dernière, j’ai participé à plusieurs manifestations autonomes de policiers, et à la création d’une association apolitique et asyndicale (MPC, Mobilisation des policiers en colère, Ndlr). J’avais le sentiment que les syndicats ne nous défendent pas assez car ils cogèrent les grades et mutations avec l’administration. Cette association n’a pas apporté ce que j’attendais. C’est difficile d’être contestataire dans la police ! Quand j’ai découvert l’existence du collectif, c’était une évidence qu’il fallait rapprocher la police et la population. De fil en aiguille, j’ai collaboré pleinement, avec des revendications qui ne sont pas portées par les syndicats. Eux réclament des moyens matériels et des effectifs, sans remettre en cause le système policier dans son ensemble.

Que faut-il selon vous changer au système policier ?
J. : Outre des réformes sur la formation des policiers ou la centralisation du pouvoir décisionnaire, nous demandons le retour de la police de proximité, qui est beaucoup plus efficace que la police d’intervention, que ce soit pour les enquêtes et le renseignement, ou pour l’apaisement des tensions. Dans certains quartiers, où les annexes de mairie, les services publics et les commerces ont fermé, la police pallie la désertification. Si elle intervient uniquement de manière musclée, cela ne génère que de la violence. Il est vital de prôner une réflexion dans ce sens, plutôt qu’une course à l’armement.
Il faut aussi arrêter avec la politique du chiffre. Dans le cas des contrôles d’identité, elle entraîne des dérives comme les contrôles au faciès. Les policiers, pour être « rentables », vont essayer de contrôler des personnes en situation irrégulière – la façon la plus facile d’atteindre les chiffres demandés. Ils vont donc cibler les gens qui ont « l’air » étranger… C’est comme ça que l’on tombe dans l’amalgame.

Le collectif vous a-t-il amené à reconsidérer certaines de vos positions ?
J. : Il m’a permis de faire du chemin… J’avais une affinité politique sécuritaire, plutôt très à droite. Aujourd’hui, je ne me situe plus du tout dans cette logique, j’ai même tendance à me gauchiser ! Déjà, en fin d’année dernière, quand j’ai participé à une manifestation de policiers de nuit et non déclarée – un acte contre-nature pour un policier – ça m’a fait réfléchir et ça m’a ouvert l’esprit. Puis, en cherchant des solutions avec le Collectif citoyens&policiers, j’ai compris que le sécuritaire n’était pas la réponse aux problèmes.

Choisit-on de devenir policier parce qu’on a une « affinité politique sécuritaire » ? Ou est-ce l’institution et le milieu qui vous influencent une fois que vous y êtes ?
J. : Un peu les deux… Beaucoup de gens s’investissent dans la police pour protéger les citoyens. Ensuite, si on fait une rétrospective des deux dernières décennies, la droite avait le monopole du discours sécuritaire, alors que la gauche était taxée d’angélisme, de ne pas voir la réalité en face. Quand les hommes politiques disent : « Il faut interpeller les délinquants et les mettre en prison », forcément, ça parle aux policiers. Le débat sur la sécurité devrait se situer au-delà des clivages partisans. Et si l’on parle des orientations données à l’institution, tout le monde est d’accord pour dire qu’il y a une déliquescence depuis dix ans. Sarkozy a énormément déçu. Alors, il y a des cheminements en interne. Plus à gauche, pour des gens comme moi. Ou, pour d’autres, vers l’extrême-droite. À l’image de la société.

Recueilli par LG