Le « nucléaire pas cher » a du plomb dans l’aile

On pourrait penser que le nucléaire français a du plomb dans l’aile. Le 15 avril 2015, l’Autorité de sûreté nucléaire (ASN) a rendu son rapport annuel et a commenté les déboires de l’EPR de Flamanville, ce réacteur « nouvelle génération » en construction depuis 2007. Une semaine plus tôt, la société Areva avait avoué que la cuve d’acier qu’elle a fabriquée, et où devrait se produire la fission des atomes, comportait des anomalies : il n’est pas certain que le cœur du réacteur résisterait aux violents chocs thermiques de la fission nucléaire. Pas de chance ! La pièce est installée, et c’est la seule qu’on ne peut pas changer pendant la durée de vie d’un EPR, prévu pour fonctionner 60 à 100 ans. L’Autorité de sûreté nucléaire a indiqué qu’elle ne donnerait pas son feu vert à la mise en service, si la fiabilité de la cuve n’était pas démontrée. EDF et Areva ont annoncé de nouveaux tests, dont les résultats sont attendus en octobre… On ignore encore s’il est possible de retirer la cuve pour en installer une autre.

Voilà qui ne va pas alléger la facture du premier EPR français. Celle-ci a déjà triplé : le coût annoncé est passé de 3,3 milliards d’euros à 10 milliards, tandis que la mise en service, programmée à l’origine en 2012, est maintenant prévue pour 2017.

Catastrophe sociale et note salée

Conçu par Areva et la société allemande Sievens dans les années 90, l’EPR est censé améliorer la sûreté des centrales nucléaires. Depuis le début du chantier – l’un des plus grands d’Europe – les déconvenues se sont accumulées : l’ASN a déjà relevé à plusieurs reprises des failles et des malfaçons dans la construction. Sur le plan social, le projet de réacteur est également catastrophique. Jusqu’à 4 000 ouvriers, techniciens et ingénieurs peuvent travailler en même temps sur le chantier, dont l’Etat français est actionnaire à 84,5 %. La plupart sont employés par des entreprises sous-traitantes, et une grande majorité des ouvriers sont des travailleurs détachés portugais. Accidents du travail non déclarés, travail dissimulé… L’ASN avait également dénoncé, en 2011, un « manque de compétences, de formation à la culture de sûreté des intervenants ». Cette année-là, deux ouvriers sont morts sur le chantier.

Les Chinois, qui ont acheté deux EPR à Areva, vont être contents : leurs réacteurs, en cours de construction, pourraient être concernés par la même anomalie. L’EPR finlandais échappe à ce problème de cuve, mais pas au surcoût et aux retards à répétition.

Outre la question du risque nucléaire, ces multiples contretemps vont faire grimper le coût final de l’électricité, mettant à mal « le mythe d’une énergie nucléaire peu onéreuse », relève EELV. Ce, d’autant qu’entre 2019 et 2025 la moitié des 58 réacteurs de l’Hexagone seront en fin de vie, et qu’une « éventuelle prolongation n’est nullement acquise », a rappelé le président de l’ASN. Un examen de sûreté approfondi sera mené, représentant « un enjeu comparable à celui qu’a représenté la construction des réacteurs » dans les années 1970 et 1980, a-t-il encore indiqué. Entre le démantèlement des vieilles centrales et la construction de nouveaux EPR, la note risque fort d’être salée.

L’étude qui dérange : le 100 % renouvelable

Dans ce contexte, l’étude « Vers un mix électrique 100 % renouvelable en 2050 », réalisée par l’Agence de l’environnement et de la maîtrise de l’énergie (Ademe), établissement public placé sous la tutelle des ministères de l’écologie et de la recherche, tombe à point nommé. Ses conclusions vont à contre-courant du discours officiel : non seulement il serait possible de couvrir les besoins du pays grâce aux énergies renouvelables, mais cette solution serait à peine plus coûteuse qu’un mix combinant 50 % de nucléaire et 40 % de renouvelable, tel que le prévoit la loi sur la transition énergétique. A condition de construire de nombreuses éoliennes et centrales photovoltaïques.

La présentation de ce document, programmée lors d’un colloque organisé les 14 et 15 avril à Paris, a finalement été annulée. Interrogée par Le Monde et Médiapart, l’Ademe a expliqué qu’il « n’était pas finalisé » et serait rendu public dans les prochains mois. Médiapart a pourtant pu se procurer le rapport final, et l’a mis en ligne. Il est vrai que ce brûlot aurait fait désordre au moment du vote de la loi sur la transition énergétique, dont les sénateurs ont gommé toute réelle remise en cause de la domination du nucléaire.

LG (avec Le Monde)