Le grand débat est sur Facebook depuis 10 ans !

Dessin © MAN

Enseignant à Sciences Po, Fabrice Epelboin observe et étudie les réseaux sociaux depuis une quinzaine d’années. Selon lui, Facebook a exporté en France des composantes essentielles de la culture états-unienne, comme la liberté d’expression totale. C’est l’une des explications au mouvement des Gilets jaunes, qui échangent beaucoup sur ce réseau social.

L’âge de faire : Facebook (FB) occupe une place importante dans le « mouvement des Gilets jaunes ». Vous aviez déjà observé, en 2010, le rôle qu’avait joué ce réseau social dans la révolution tunisienne. Comment l’expliquez-vous ?

Fabrice Epelboin : FB est un peu l’équivalent de ce qu’a été Hollywood au XXe siècle, en terme de soft power américain. FB porte des concepts qui sont totalement liés à la démocratie américaine : concrètement, si vous montrez un sein, votre photo sera censurée, mais vous avez le droit de tenir des propos racistes. Les deux composantes essentielles sont, à mes yeux, la liberté d’expression (au sens américain du terme, c’est-à-dire le premier amendement qui donne une liberté d’expression absolue) et le communautarisme (qui est là-bas la base du contrat social). Ces deux composantes se sont exportées à travers le monde, avec des effets différents en fonction de l’histoire et de la culture locales. Et il se trouve que ça a eu une résonance particulièrement forte en Tunisie, car il y a dans ce pays une population très éduquée et une connexion qui était déjà très avancée. FB a offert à la population une liberté d’expression dont elle était totalement privée. Et ça a aussi amené de l’information dans un pays où les médias étaient extrêmement censurés. Dès la fin des années 2000, beaucoup de Tunisiens se sont inscrits sur FB, sous pseudonymes, et ils s’en sont emparés notamment pour faire circuler des informations auxquelles ils n’avaient pas accès autrement. Il y a eu une sorte de collusion entre les aspirations de la population tunisienne et ce colonialisme américain. Ça a donné un cadre complètement explosif, qui a fait péter le système.

FB serait donc réellement un outil de la démocratie ?
F.E. : Oublions le terme de démocratie, car on ne sait plus trop ce qu’il signifie. Disons que FB offre des agoras : il y a des prises de contacts, des échanges de contenus, des discussions qui, ensuite, vont pouvoir aller au-delà du groupe dans lequel ça se passe. Des Gilets jaunes, par exemple, ont pu se retrouver sur des groupes FB, puis sur des ronds-points, pour des apéritifs, et, maintenant, du lien social a été créé et n’est à mon avis pas près de disparaître.
Avec FB, tout d’un coup, les capacités de s’organiser, de s’exprimer librement et d’avoir un libre accès à l’information ont été offertes à tout le monde, partout sur la planète ou presque. Et on a assisté au Printemps arabe, qui s’est propagé dans tout le Moyen Orient, mais il y a aussi eu des événements en Asie, en Turquie, en Espagne, le mouvement Occupy Wall Street, etc. On vit, depuis, dans un monde qui est régulièrement secoué par ce type de mouvements, et les Gilets jaunes en font partie.

Quel genre de contrainte Facebook a-t-il permis de contourner en France ?
F.B. : Clairement : la liberté d’expression ! On a une contrainte légale et une contrainte médiatique. La contrainte légale va déjà exclure pas mal de monde de la liberté d’expression : loi Gayssot [qui réprime la contestation de l’existence des crimes contre l’humanité, Ndlr], loi contre l’homophobie, contre le sexisme, lois mémorielles… Il y a une quantité de lois qui régulent la liberté d’expression. C’est quelque chose de compliqué à regarder en face par des gens qui ne sont pas bridés par ces lois. Si vous n’êtes ni raciste, ni sexiste, ni antisémite, vous pouvez trouver ces lois très bien car vous n’avez absolument pas envie d’entendre toutes ces saloperies. Mais il faut se rendre compte que, de fait, il y a toute une population qui n’a pas le droit à la liberté d’expression.
Ensuite, il y a la capacité d’expression médiatique, c’est-à-dire la capacité, dans le système des médias dominants, de pouvoir projeter son opinion, et de pouvoir se sentir représenté. Or ces médias ont créé un phénomène d’exclusion. C’est ce qu’on a appelé, par exemple, le cordon sanitaire autour du FN qui a fait que Jean-Marie Le Pen a été exclu du champ médiatique, à la fin des années 90. Et puis ça a été le tour de ceux qui militaient pour le « non » au référendum européen en 2005. Puis celui de Dieudonné. Puis celui d’Étienne Chouard, qui est un anarchiste de gauche qu’on a accusé d’être un facho sous prétexte qu’il a cité une fois Soral. Et ainsi de suite, si bien qu’au final, ça commence à faire beaucoup de monde ! Et donc, tous ces gens se sont réfugiés sur le web pour exprimer et partager leurs idées.

Le mouvement des Gilets jaunes serait donc issu de toutes ces composantes ?
F.E. : En fait, il n’y a pas UN mouvement des Gilets jaunes, il y en a 300, qui trouvent chaque samedi une espèce de résonance collective, tous ensemble, dans les villes. Mais ces groupes peuvent être très différents les uns des autres, comme les individus qui les composent. Avec FB, chacun va piocher des idées à droite à gauche, au sens propre comme au sens figuré, et se faire sa petite idée. Les partis ne représentent plus rien ! Selon le dernier sondage Cevipof, il n’y a plus que 9 % des gens qui font confiance aux partis politiques, alors que les Français s’intéressent toujours autant à la politique qu’avant. Simplement, aujourd’hui, ils vont piocher les idées individuellement, de façon pas forcément cohérente, mais peu importe. Le grand débat que Macron est en train d’organiser, concrètement, ça fait dix ans qu’il a lieu sur FB ! Les monnaies locales, le référendum d’initiative citoyenne (RIC), le tirage au sort, le revenu universel… Tout ça fait partie du débat sur internet depuis dix ans ! Le problème, finalement, en tant que Français, c’est que le grand débat s’est expatrié sur FB, donc aux États-Unis, sous un autre cadre juridique.

L’arrivée de FB explique-t-elle également ce nouveau mode de mobilisation, sans chef, sans représentant, sans réelle organisation ?
F.E. : Les mouvements type « Gilets jaunes » représentent ce qu’a pu être le syndicalisme au XXe  siècle. La révolution industrielle avait bouleversé la société, provoqué la désertification des campagnes, l’apparition de la vie privée (qui était autrefois réservée aux privilégiés), et le passage d’un monde de paysans à un monde d’ouvriers. Au bout d’un moment, les prolétaires ont réalisé que l’union fait la force, et cette idée a abouti à la création de syndicats. On assiste, depuis une génération, à un mouvement comparable. On a une hyper-transparence de la vie publique, qui a fait s’effondrer la confiance dans à peu près tous les corps intermédiaires et les institutions (seules les mairies s’en sortent encore). Les organes du pouvoir, de structuration de la vie sociale, du dialogue social, etc., sont tous totalement discrédités. On sait depuis longtemps que les partis ne représentent plus personne, mais on fait semblant. Et là, ça nous pète à la gueule parce que, une nouvelle fois, les gens réalisent que l’union fait la force. Dès lors, il ne reste plus qu’à trouver des modalités d’action, et ils vont pouvoir se relancer dans une grande période de reconquête des droits.

Lors de la révolution tunisienne, vous aviez découvert que Ben Ali s’était livré à des tentatives d’ « astroturfing »(1) sur FB. L’État français pourrait-il faire de même avec les Gilets jaunes ?
F.E. : D’abord, il faut savoir que Ben Ali avait des connaissances extrêmement pointues dans le numérique. C’était un véritable geek, alors que nos dirigeants en sont très loin ! Ils ont tous des formations littéraires, para-littéraires ou juridiques. Et du coup, ils ne comprennent absolument rien à la technologie ! Sur 577 députés, il y en a peut-être 3 qui peuvent vous parler d’internet et d’intelligence artificielle ! Donc, si Ben Ali n’a pas réussi à calmer les révoltes sur FB dans son pays, qui était un véritable laboratoire mondial en matière de surveillance généralisée, il n’y a aucune chance pour que la France y parvienne.
Surtout que nous n’avons pratiquement pas développé de capacités techniques pour influencer les réseaux sociaux en France. Celles qu’on a développées, je les connais, elles ne sont pas d’un très haut niveau ! Et surtout, elles sont sur nos écrans radars. Donc le jour où elles se mettent à intervenir sur les Gilets jaunes, elles savent pertinemment que nous serons quelques-uns à le faire savoir !
Par ailleurs, le modèle économique de FB fait que l’entreprise ne fera jamais trop la police, elle a intérêt à préserver cette liberté d’expression. Or, au niveau du rapport de forces entre FB et l’État français, c’est plié ! La France s’est complètement vendue aux Américains sur le numérique : l’éducation nationale, c’est Microsoft, l’éducation populaire, c’est Google. L’État français pourrait, au pire, se livrer à un genre de petite guérilla, en censurant des profils ou en en supprimant. C’est tout.

Les Gilets jaunes peuvent donc continuer à utiliser FB sans danger ?
F.E. : Ça dépend ce qu’on appelle « sans danger ». Si vous êtes un des « leaders », avec de gros guillemets, et que vous allez sur FB, c’est clair que vous êtes la cible de toutes les agences de renseignement. Donc là vous êtes en situation de danger d’un point de vue numérique. Si vous êtes le Gilet jaune du coin de la rue, vous êtes sans doute catalogué aussi, parce qu’en France on fiche tout le monde, mais vous ne risquez pas grand-chose. À la limite, vous risqueriez plus en vous organisant sur des sites français. On l’a vu avec la cagnotte Leetchi, lancée pour aider le boxeur qui avait été filmé en train de taper sur des CRS. Si cette cagnotte avait été faite sur un site américain, elle n’aurait pas été retirée car elle aurait été protégée par la loi. La bêtise a été de le faire en souveraineté française, car Leetchi est domicilié en France, et donc ça a été retiré tout de suite.

Recueilli par Nicolas Bérard
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1 – L’« astroturfing » désigne des techniques de propagande manuelles ou algorithmiques utilisées à des fins publicitaires ou politiques ou encore dans les campagnes de relations publiques, qui ont pour but de donner une fausse impression d’un comportement spontané ou d’une opinion populaire sur Internet (Wikipédia).