Le bal des imprimeurs

« Mensuel de critique et d’expérimentations sociales » basé à Marseille, CQFD (1) raconte dans son numéro d’octobre comment il s’est retrouvé « au coeur d’un conflit social. On vous explique : les exemplaires de CQFD sont imprimés depuis trois ans à l’imprimerie Marseille Offset Print (MOP), à Vitrolles. Mais ses 60 salariés (et 27 intérimaires) sont entrés en conflit avec leur proprio, le groupe Riccobono. » Riccobono ? Une entreprise familiale, comme on dit, fondée en 1900 à Draguignan par Adrien Riccobono, et dirigée par Guillaume, 5e patron du nom. Mais aussi un groupe à l’appétit aiguisé, qui possède dix imprimeries, des journaux et magazines régionaux, et se verrait bien « exporter son savoir-faire à l’international ».
En rachetant des ateliers un peu partout en France, le groupe a permis aux journaux de décentraliser leur impression, ce qui leur a évité des frais et des délais de transport. Il était là, aussi, quand les grands quotidiens en perte de vitesse se sont débarrassés de leurs imprimeries.
Le Monde, Libération, Le Figaro, Aujourd’hui en France, La Croix, 20 Minutes, Métro, L’Équipe, Le Canard Enchaîné, Le Journal du Dimanche… Riccobono a le quasi-monopole sur la presse nationale, et louche sur les journaux régionaux. La logique est implacable : plus il imprime de journaux, plus ses économies d’échelle sont importantes, plus il peut investir dans les techniques de pointe et baisser ses tarifs. Son argumentaire n’oublie pas la « performance environnementale » avec l’impression sans séchage, et même sans eau dans son imprimerie la plus moderne.
À L’âge de faire, quand un commercial de Riccobono est venu nous démarcher, il faut avouer que son devis a titillé notre (maigre) sens des affaires. Le tarif était inférieur à celui que pratique notre imprimerie, ce qui signifiait de précieuses économies dans un budget aussi serré que le nôtre. Mais nous travaillons depuis près de dix ans avec Roto Centre, une entreprise indépendante de 46 salariés. Lâcher un fournisseur de confiance parce qu’un plus gros que lui est plus « compétitif »… On ne le sentait pas.
La suite des événements nous a confortés dans cette voie. Roto Centre, basée près d’Orléans, fait face au déclin des journaux d’annonces, sa spécialité. Le gérant pensait conforter l’entreprise en acquérant une autre imprimerie plus petite en Picardie, mais il a connu des revers comme le rachat du journal 20 minutes Lille par le groupe belge Rossel, qui a sa propre imprimerie et lui a retiré ce contrat. En redressement judiciaire, l’entreprise va licencier plusieurs salariés. MOP, l’imprimerie de Vitrolles, est elle aussi en redressement ; elle a même failli être liquidée. Mais pas pour les mêmes raisons… Riccobono a une holding au Luxembourg dont dépendent l’immobilier, les machines, la trésorerie, et qui récupère les bénéfices de ses imprimeries françaises. CQFD cite un syndicaliste de MOP : « L’une de nos machines, utilisée depuis 2003, coûte 3,9 millions d’euros. Mais elle appartient en fait à la holding, à qui nous payons un loyer exorbitant – au total, 17 millions d’euros en 14 ans. » Riccobono a beau jeu, alors, de dire que son site de Vitrolles ne remplit pas ses objectifs !
On parle beaucoup de l’indépendance de la presse, en oubliant souvent ces acteurs sans qui les journaux papier n’existeraient pas : les imprimeurs. En Argentine, parmi les 367 entreprises récupérées et autogérées par les travailleurs, les imprimeries constituent le 3e secteur d’activité (9,5 % des emplois, soit plus de 1 500 personnes) (2). De quoi faire réfléchir.
Lisa Giachino
1 – Ce qu’il faut détruire.
2 – Enquête universitaire citée par autogestion.asso.fr