La violence c’est la pauvreté

Le 1er décembre, à Paris, au moins 133 personnes (dont 23 policiers et gendarmes) ont été blessées. (1) Sur l’avenue des Champs-Élysées et dans d’autres quartiers chics de la capitale, des manifestants ont brisé des vitrines de magasins et de banques, incendié des voitures et des restaurants. Plus de 10 000 grenades, essentiellement lacrymogènes, ont été lancées par les forces de l’ordre. Le lendemain, le préfet de Paris a distribué les mauvais points (2) : « Un très grand nombre de manifestants portant un gilet jaune n’ont pas hésité eux aussi, par désinhibition, par entraînement, que sais-je, à se livrer à des violences injustifiables. » Sur les 378 personnes placées en garde à vue à l’issue de cette manifestation, le procureur de Paris a décrit des profils divers parmi lesquels un grand nombre « d’hommes majeurs, de 30 à 40 ans, venant souvent de province, souvent insérés socialement, venus pour, certains le revendiquent, en découdre avec les forces de l’ordre, tout en se revendiquant du mouvement des Gilets jaunes ».

« Violences injustifiables », « exactions inacceptables »… Ces habituelles condamnations n’ont pas manqué de s’exprimer par la voix des autorités administratives et de certains responsables politiques. Or, se contenter de condamner, c’est refuser de prendre au sérieux une colère populaire, née de la base de la société et soutenue plus ou moins ouvertement par une majorité de Français. Qu’est-ce qui a poussé des milliers de personnes à se rendre à Paris, plusieurs samedis de suite, pour manifester et affronter, pour certaines, les forces de l’ordre, qu’elles en aient eu, ou pas, la ferme intention au départ ? La réponse se lit sur le dos du gilet de l’une d’entre elles : « Macron traître, le peuple a faim. » C’est bien la question de la survie qui a nourri la révolte. Les manifestants n’en peuvent plus des fins de mois difficiles et demandent une augmentation des salaires, des retraites, des minimas sociaux. Ils souffrent de l’éloignement des services publics, de l’injustice fiscale et d’un manque de représentation : l’Assemblée nationale ne compte aucun élu ouvrier, et très peu de petits employés (4,5%).

La violence qui s’exprime dans les manifestations est parfaitement analysée par Yannis Youlountas dans son film, L’amour et la révolution, qui met en scène la révolte du peuple grec usé par neuf années d’austérité économique.

Aucun parmi nous n’aime la violence, dit une voix off sur les premières images. Qu’est-ce que la violence ? La violence, c’est la pauvreté. La violence c’est la faim. La violence pour beaucoup c’est le chômage. Quand quelqu’un descend manifester, il réagit à quelque chose qu’il endure, à une violence dont il est victime dans sa vie. Il lutte simplement pour ses droits.


Le réalisateur dénonce également la stratégie policière à laquelle tout manifestant va se trouver confronté dans la rue : « Pour seule réponse on veut lui faire peur en plaçant devant lui une armée suréquipée. Ces gens en uniforme sont dressés pour combattre le peuple comme un ennemi. »
Lors des différentes manifestations des Gilets jaunes, un dispositif
exceptionnel a été déployé : le 8 décembre, pas moins de 89 000 hommes, dont 8 000 à Paris appuyés par 12 blindés. Idem la semaine suivante. « On était là pacifiquement, a témoigné sur France Inter un Gilet jaune le 15 décembre. Les premiers à charger, ce sont eux. »

Je lançais des oeufs, a raconté un autre. Il y a un bâton qui est arrivé à mes pieds. Je l’ai ramassé. Il m’a explosé dans la main. C’est pas possible de nous envoyer des trucs comme ça. Nous, on n’est pas armés.

Nicole Gellot
(1) Selon la préfecture de police.
(2) Sur France 24.