La stratégie du chaos

La répression des manifestations des Gilets jaunes est particulièrement violente. Une stratégie politique qui pourrait se retourner contre le pouvoir en place.

Depuis le début du mouvement des Gilets jaunes, les blessé·es se multiplient. Suite au dixième samedi de manifestation, nous en étions à au moins 1 500 manifestant·es blessé·es par les forces de l’ordre, dont au moins 100 graves. Parmi ces dernières, cinq ont eu une main arrachée, douze ont perdu un œil. Ces chiffres étant des minimum puisqu’il s’agit uniquement des personnes qui se sont signalées. Cela faisait au moins un demi-siècle qu’une telle violence n’avait pas été exercée à l’encontre de la population.
Un tel déchaînement peut-il s’expliquer ? En France, le maintien de l’ordre est, plus que jamais, une question politique. Les forces de l’ordre déployées lors des manifestations, les effectifs réquisitionnés, les armes mises à leur disposition, les endroits où elles sont postées, sont autant de décisions prises par les préfets, en relation directe avec le ministère de l’Intérieur, lui-même en relation avec Matignon et, pourquoi s’arrêter en si bon chemin, en lien avec l’Élysée…
Or, l’affirmation selon laquelle l’escalade de la violence serait due au fait que les manifestant·es seraient plus violent·es qu’avant ne tient pas. D’abord, parce qu’elle est fausse : les spécialistes de la question affirment au contraire que les grandes manifestations sont plutôt moins violentes que par le passé. C’est en fait un changement des doctrines du maintien de l’ordre qui serait en grande partie à l’origine de ces drames.

Une doctrine faisant baisser le niveau de violence est abandonnée

Interrogé en 2015 par une commission d’enquête suite à la mort de Rémi Fraisse à Sivens, Cédric Moreau de Bellaing, maître de conférence à Normal Sup’ et spécialiste de la question, l’avait fait remarquer aux parlementaires qui l’interrogeaient. À l’époque, il était moins question des LBD40 (les flashballs responsables de la plupart des mutilations de Gilets jaunes) que des grenades de désencerclement, l’une d’elles ayant tué le jeune militant écologiste. Les gendarmes avaient alors défendu l’usage de cette arme en raison de la violence à laquelle ils faisaient face.


J’y ai décelé un changement de discours, symptôme d’un changement de doctrine, a expliqué l’universitaire. Ainsi, l’intensité de l’engagement des forces de maintien de l’ordre serait justifiée par l’intensité de la violence des protestataires, ce qui signifie que les services de maintien de l’ordre devraient caler le degré de force qu’ils engagent sur le niveau de violence des manifestants. Or, ce qui semble être devenu un principe technique m’a interpelé parce qu’il est – disons-le franchement – radicalement opposé aux doctrines sous-tendant l’école française.

Tout est fait pour que ça se passe mal

Au début du XIXe, en effet, les forces de l’ordre calaient encore « l’intensité de l’usage de la force sur la violence des protestataires qui leur faisaient face », ce qui favorisait « la montée aux extrêmes », a expliqué Moreau de Bellaing. Peu à peu, elles ont changé leur manière d’agir, en faisant au contraire en sorte que les protestataires s’ajustent au niveau de violence fixé par les forces de l’ordre.

Cette doctrine a fonctionné : le nombre d’affrontements a baissé et leur intensité a diminué. (…) C’est cette doctrine qui a garanti la compétence des forces de police en matière de gestion des protestations publiques et la création des forces spécialisées – gendarmes mobiles en 1927 et CRS en 1944 – en a été l’aboutissement logique.


C’est cette doctrine, qui a fait ses preuves pour faire baisser le niveau de violence, qui a été abandonnée. Le changement observé par le chercheur – amorcé dans les années 2000 sous l’ère Sarkozy, puis accéléré sous celle de Valls – marque un retour aux vieilles méthodes, agrémentées de quelques nouveautés. C’est par exemple le cas de la nasse, qui consiste à encercler totalement des manifestant·es et à les maintenir dans un périmètre donné – ce qui ne manque jamais de faire monter la tension. Alexandre Langlois, secrétaire général du syndicat de police Vigi, s’alarmait déjà il y a plus de deux ans, à l’époque des manifestations contre la loi Travail, de cette volonté manifeste du pouvoir politique.

Les casseurs sont repérés en amont de la manifestation, nous expliquait-il. Soit par les services de renseignements, soit par les collègues qui les voient s’équiper sous leurs yeux. Mais aucun ordre n’est donné par la hiérarchie pour demander de les désarmer ou de les disperser. On leur ouvre la porte jusqu’à la manifestation. Et une fois que ces personnes intègrent le cortège, les affrontements sont inévitables. En fait, tout est fait pour que ça se passe mal.


Les déploiements étant massifs chaque semaine depuis le début du mouvement, l’État ne peut, de plus, pas s’appuyer uniquement sur les CRS et les gendarmes mobiles, les seuls formés au maintien de l’ordre. Les agents de la Bac (brigade anti-criminalité) sont ainsi très présents, souvent armés des fameux LBD40, hésitant rarement à s’en servir et à viser les manifestants à la tête, ce qui est pourtant formellement interdit.
Les violences policières qui se sont déroulées ces dernières semaines sont largement documentées : photos, vidéos, témoignages… On ne compte plus, par ailleurs, les organisations (Ligue des droits de l’Homme, Amnesty International, Défenseur des droits…) qui s’alarment de la façon dont le gouvernement gère le « maintien de l’ordre » face à ce mouvement. Seul le ministre de l’Intérieur Christophe Castaner ose encore affirmer qu’ « aucun policier n’a attaqué des Gilets jaunes ». Pour combien de temps, encore ?


Nicolas Bérard