La merde : une question politique

Au dix-neuvième siècle, on débattait sur la place publique des filières de traitement du caca. Aujourd’hui, c’est chasse d’eau/tout-à-l’égout/station d’épuration, et on n’en parle plus : comme tant de sujets, nos excréments sont aux mains des experts. Il y a pourtant des choix démocratiques à faire.

L’égout, c’est la conscience de la ville. Tout y converge et s’y confronte », écrivait Victor Hugo dans Les misérables, dont il a consacré tout un chapitre à la description de « l’intestin de la ville ». Lorsque paraissent les aventures de Cosette et Jean Valjean, en 1862, le devenir des excréments humains est un sujet d’actualité et de débat. La ville est encore marquée par l’épidémie de choléra de 1832 qui a tué 18 000 personnes sur les 780 000 que comptait alors la capitale. Parmi les victimes, des célébrités et même le président du Conseil (équivalent de notre Premier ministre actuel), Casimir Perier.
C’est la grande époque de l’hygiénisme : la médecine a compris l’importance de l’eau potable pour lutter contre les maladies, ainsi que le rôle des matières fécales dans la propagation des épidémies – en ce temps-là, on chie dans les culs-de-sac, et les fosses d’aisance ne sont pas garanties étanches. Afin d’évacuer les eaux sales et les déchets, l’urbaniste Georges Eugène Haussmann fait construire un vaste réseau d’égouts souterrains. Les bourgeois équipent leurs fosses de toilettes à eau… qui finiront par être reliées aux égouts, dans ce que Samuel Lanoe et Anthony Brault décrivent, dans leur conférence gesticulée Water Causettes (1), comme « l’invention la plus conne de l’humanité » : le tout-à-l’égout. Sur le moment, cela ne va pas de soi. Des scientifiques et des hommes politiques, comme Victor Hugo – qui fut député puis sénateur de la Seine – trouvent aberrant de priver l’agriculture de cet « or brun ». Ils dénoncent un véritable gâchis économique.

Tonneaux-urinoirs et poudre de fosse d’aisance

À Paris, toute une frange de travailleurs vit en effet de la vidange des fosses d’aisance des immeubles. Au dis-neuvième siècle se sont développées des fabriques industrielles de poudrette – des excréments séchés et broyés, vendus aux paysans sous forme de poudre inodore et fertilisante, rapporte Fabien Esculier dans sa thèse sur le « système alimentation/excrétion des territoires urbains » (2). Alors qu’à Paris, les propriétaires d’immeubles doivent payer les vidangeurs, à Grenoble, ce sont les agriculteurs qui paient les habitants des villes pour récupérer leurs déjections, ce qui a, semble-t-il, encouragé les citadins à améliorer l’étanchéité de leurs fosses. Les matières sont ensuite stockées plusieurs mois dans une citerne, avant d’être épandues dans les champs. Collectée dans des tonneaux-urinoirs placés dans la rue, l’urine a aussi des usages non agricoles : stockée, elle se transforme en ammoniaque aux propriétés désinfectantes et dégraissantes, qui permet de tanner les peaux et ôter le suint de la laine. Un tonneau-urinoir a résisté à Grenoble jusqu’en 1901 (2)…
Malgré la progression du tout-à-l’égout, une diversité de traitement des excréments perdure tout au long du XXe siècle. À Paris, jusqu’en 1890, les égouts collectent principalement les eaux pluviales et ménagères. Pipi et caca les rejoignent ensuite de façon de plus en plus massive, mais c’est seulement en 1980 que disparaissent les dernières toilettes à vidange. (2) Jusqu’en 1910, la majorité des eaux collectées sont épandues dans les champs. Cette pratique sera stoppée en 2000, alors que les stations d’épuration, en plein développement, commencent à incinérer leurs boues. À partir de 2010, un « système monopolistique chasse d’eau – tout-à-l’égout – station d’épuration », qui brûle 50 % des boues obtenues, est en place, note Fabien Esculier.
Contrairement au dix-neuvième siècle, le traitement des excréments n’est plus l’objet de débats.

Dans les formations de génies de l’environnement, on nous dit que le tout-à-l’égout est un progrès formidable qui nous a sauvé des maladies On apprend à laver l’eau, sans se demander si on ne pourrait pas éviter de la salir.


Samuel Lanoe et Anthony Brault.

Pour Fabien Esculier, « ce qu’on fait de nos matières fécales est une question éminemment politique, mais qui est sortie du champ politique. Le tout-à-l’égout s’inscrit dans une logique individualiste de confort et de division du travail. » Samuel Lanoe et Anthony Brault regrettent que parmi les militant·es défendant une gestion publique de l’eau, bien peu remettent en cause le tout-à-l’égout. 

Jean Jaurès à la rescousse 

Exit les vidangeurs et les fabricants de poudrette, bonjour Veolia, Suez et les autres. La vidange avait ses grosses compagnies qui maitrisaient le marché et détenaient une rente de monopole. Aujourd’hui le tout-à-l’égout a ses « rois du pétrole », qui n’ont pas intérêt à ce que le modèle change. « Ces entreprises suivent les projets suisses et allemands de séparation des urines depuis le début, mais ce ne sont à leurs yeux que des niches d’innovation » observe Fabien Esculier.
Comment remettre la merde aux mains des citoyen·nes – sans pour autant mettre les mains des citoyen·nes dans la merde ? Samuel Lanoe et Anthony Brault ont intitulé la dernière partie de leur conférence gesticulée : « Caca, eau et démocratie ». Ils s’appuient sur les trois piliers démocratiques définis par Jean Jaurès – expérimental, gouvernemental et syndical.
Le pilier expérimental correspond à la mise en place, à petite échelle, de filières courtes, ramassage en porte-à-porte des excréments, mise en place de stations d’épuration légère. Fabien Esculier imagine ainsi un système « symétrique du modèle Amap : un agriculteur viendrait avec son camion plein de légumes pour approvisionner les citadins, et repartirait avec leurs urines ». Le programme de recherche qu’il coordonne (lire p.7 du dossier papier) a lancé une étude sur « les freins et leviers » à l’épandage de l’urine dans les champs en région parisienne : « Des agriculteurs se disent prêts », indique-t-il. À ces expérimentations, « il faut associer le pilier gouvernemental, précisent Samuel Lanoe et Anthony Brault. [Il s’agit de] comprendre comment fonctionne l’eau sur votre commune, et d’essayer d’améliorer les choses, en rejoignant par exemple les associations pour la remunicipalisation de l’eau – première étape indispensable » pour mettre en place un autre système collectif. Enfin, le pilier syndical implique de tenir compte des intérêts professionnels en jeu dans un changement de modèle. « Si ce système fonctionne, c’est qu’il rend service à des gens. Il faut travailler en convergence », estiment Samuel Lanoe et Anthony Brault.

Lisa Giachino
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1 – Feu la Scop Le Pavé, à visionner ici :
http://www.scoplepave.org/water-causettes

2 – Le système alimentation/excrétion des territoires urbains : régimes et transitions socio-écologiques, 2018, Université Paris-Est. À télécharger sur https://hal.archives-ouvertes.fr