Je suis Charlie

Samedi 10 janvier. Un rassemblement parmi tant d’autres, en hommage à la rédaction de Charlie Hebdo, et en protestation contre les attentats de la semaine. Environ 300 habitants sont là, venus simplement pour être ensemble  : une façon d’encaisser collectivement le choc. Après la minute de silence, de petits groupes se forment et, dans les discussions, pointe parfois une forme de malaise. On se désigne du menton un banc, qui portent l’inscription «  pas Charlie  ». Quelques jours plus tard, les tags auront été effacés.

On est à Saint-Auban, petite cité ouvrière de Haute-Provence, où des générations d’immigrés se sont succédées et ont appris à vivre ensemble. Là comme ailleurs, des jeunes ont ressenti le besoin de briser l’unanimité en revendiquant  : «  Je ne suis pas Charlie.  » Et alors, quoi  ? On efface leurs tags et on regarde ailleurs  ?

Dans une France où l’islamophobie est attisée à longueur d’année par certains responsables politiques, on n’a pas su donner à tous les clés pour comprendre que Charb, Cabu, Wolinski et la bande étaient tout sauf «  des racistes  ». Quand on se sent constamment stigmatisé en raison de ses origines, voir la religion de ses parents tournée en dérision est forcément vécu comme une agression.

Comment permettre à ces jeunes d’exprimer ce qu’ils ont sur le cœur, leur donner une place dans le débat, les aider à prendre du recul et à comprendre qu’ils peuvent, eux aussi, faire bouger la société  ? Depuis les attentats, en parallèle du discours sécuritaire, on entend beaucoup parler d’éducation. Des enseignants témoignent de leur vécu et de leurs pratiques, on s’interroge sur les programmes, sur la place du fait religieux à l’école.

Et sur le terrain  ? Pour faire des économies, les ministres ne cessent de déshabiller Pierre pour habiller Paul. Dernier exemple en date, la nouvelle carte de l’éducation prioritaire prive certains territoires de moyens pédagogiques renforcés dont ils auraient encore besoin.

Plus globalement, ce sont toutes les structures susceptibles d’ouvrir des horizons aux jeunes, de favoriser l’échange, la réflexion et le vivre ensemble, qui sont mises en difficulté. Dans le Languedoc-Roussillon, le centre de formation Batipôle, qui brasse un public varié et offre de nouvelles perspectives à des jeunes un peu perdus, a dû suspendre une partie de son programme faute de financements régionaux. A Romans-sur-Isère, un collectif se bat pour que la mairie continue de soutenir les maisons de quartier… Partout en France, des milliers d’associations sont ainsi menacées par la perte de subventions.

Réalisme budgétaire oblige, nous dit-on. Question de priorités, plutôt. Même en période de vaches maigres, la collectivité a le choix de sacrifier, ou de maintenir et même de renforcer, ses actions d’éducation. A nous, citoyens, de les défendre et d’en inventer de nouvelles. Ecrivez-nous, parlez-nous de ce que vous faites pour favoriser le dialogue et l’intercompréhension  : L’âge de faire se veut le relais de ces expériences.

Soyons «  tous Charlie  », mais ne faisons pas de ce slogan une nouvelle barrière. Sortons de nos petits mondes respectifs. N’ayons pas peur de franchir les fossés que ce drame a soulignés.

Lisa Giachino

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