« J’ai décidé de parler aux CRS »

L'amorce d'un apaisement : avril 2016, Montpellier, Gaëlle ouvre le dialogue.

À la suite des violences lors des manifestations contre la loi Travail, l’année dernière, deux militantes et quelques policiers ont créé un collectif pour apaiser les tensions et réfléchir sur le rôle des forces de l’ordre. Récit d’une aventure humaine qui bouscule les préjugés et fait tout doucement bouger les lignes.

Un duo improbable m’attend gare de Lyon, à Paris. Gaëlle semble minuscule à côté de Laurent (1). Chacun a l’apparence de son personnage : la jeune militante, keffieh coloré autour du cou, et le policier bâti comme une armoire à glace, en veste bleue, chemise blanche et chaussures impeccables. Gaëlle en rajoute, s’esclaffe, fait mine de s’étonner : « Si si, un CRS qui réfléchit, ça existe ! » Laurent, impassible, ne relève pas les vannes. Sandra nous a rejoints. Ces trois-là sont parmi les membres les plus actifs du Collectif citoyens&policiers.
L’histoire commence au printemps 2016, pendant les manifestations contre la loi Travail. Gaëlle a quitté depuis peu son emploi d’assistante commerciale chez un vigneron et s’investit beaucoup dans les assemblées Nuit Debout de Montpellier. Lors des manifestations contre la loi, toujours à Montpellier, elle est frappée par le nombre de policiers positionnés face aux cortèges et par le « sentiment d’oppression » que cela suscite du côté des manifestants. Elle regarde aussi des vidéos qui montrent des violences exercées sur les citoyens par les forces de l’ordre dans les cortèges parisiens. Des images qui bousculent sa conscience de militante non violente.

Un jour, j’ai décidé, avant une manifestation, de parler aux CRS et d’instaurer le dialogue. J’ai fait une pancarte avec les revendications de leurs syndicats et j’ai ajouté : « Votre lutte est aussi la nôtre, rejoignez-nous ! » À part des personnes très proches, mon idée était très mal vue par mon entourage militant. Je me suis fait traiter de collabo !
Qu’importe. Gaëlle se détache un moment du cortège pour brandir sa pancarte devant le cordon de CRS qui protège la gare. « Leur chef est venu lire ce que j’avais écrit et, discrètement, un policier a levé le pouce dans ma direction. Dans le cortège, certains m’ont huée et d’autres m’ont applaudie. »

« À moi seule, j’avais créé une zone neutre ! »

Plus tard, place de la Comédie, la tension monte. Les CRS ont repéré un jeune qui a « cassé » et l’arrêtent. La foule proteste, les policiers chargent et « tapent sans ménagement ». Gaëlle intervient. « Avec ma pancarte, je me suis faufilée entre les CRS et les manifestants. Les CRS ont reculé, et les manifestants se sont assis derrière moi. Je suis restée là presque une heure. À moi toute seule, j’avais créé une zone neutre ! Il fallait aller plus loin. »
La jeune femme se documente et tombe sur des interviews d’Alexandre Langlois, secrétaire général de la CGT-Police – syndicat très minoritaire chez les forces de l’ordre. Ce fonctionnaire du Renseignement territorial des Yvelines s’exprime régulièrement dans les médias sur la nécessité de « remettre la police au service des citoyens ». Gaëlle lui téléphone : « Je suis à Nuit Debout et j’ai plein d’idées ! » Un communiqué commun est rédigé, qui sera rejeté par Nuit Debout mais diffusé par la CGT-Police.
Quelque temps plus tard, une autre habituée des manifs prend contact avec Alexandre Langlois. Correctrice, ex-parisienne installée en Ariège, Sandra retourne régulièrement à Paris, notamment pour manifester. Mais en avril 2016, elle ressort des cortèges contre la loi Travail avec un étrange malaise. « Le niveau de violence des deux côtés ne ressemblait pas à ce dont j’avais l’habitude. J’ai fait une manif où les seuls slogans étaient « SO collabo », et « Tout le monde déteste la police ! ». Rien contre la loi et le gouvernement. » Elle qui se disait plutôt « anti-flic primaire » réalise que la haine entre militants et policiers détourne l’attention des véritables enjeux. À Toulouse, lors d’un rassemblement Global Debout (Nuit Debout en version internationale), une jeune femme propose, un peu naïvement, « d’aller parler aux policiers ». Sandra participe à son atelier, et le petit groupe d’une vingtaine de personnes la « mandate » pour rencontrer Alexandre Langlois. Celui-ci la met en contact avec Gaëlle et leur présente quelques collègues… Le collectif est né.

« Je suis policier et je suis contre les violences de l’État »

Lors de la manifestation du 14 juin, à Paris, 4 policiers et 15 citoyens portent chacun une pancarte : « Je suis policier et contre les violences de l’État », ou « Je suis manifestant et contre les violences de l’État ». Dans leur dos, un miroir et la question « Et vous ? » Lorsque des CRS commencent à frapper un homme éméché, Alexandre Langlois s’interpose… et reçoit un coup de matraque. Les membres du collectif déploient une banderole adressée aux forces de l’ordre : « Enlevez vos casques – Unissons-nous contre les violences de l’État », puis se tournent vers les manifestants. « Quand on s’est à nouveau mis face aux CRS, on a vu qu’ils avaient reculé », raconte Gaëlle.
Les premières discussions de fond du collectif tournent autour du maintien de l’ordre sur les manifestations contre la loi Travail. Pour Laurent, CRS expérimenté, qui les a « quasiment toutes faites », le gouvernement et le préfet de Paris sont responsables des dérives violentes. « Ils n’ont pas géré les choses de façon policière, mais ont servi des intérêts partisans, accuse-t-il. Leur but était de décrédibiliser le mouvement social et de s’assurer les bonnes grâces de l’audimat en laissant faire les casseurs. » Pourquoi les CRS chargeaient-ils contre des manifestants pacifiques ? « Il faut demander à la préfecture de police de Paris, qui soit ne donnait aucun ordre, soit donnait des ordres abscons », répond-il.
En septembre, quatre civils et deux policiers ont donc porté plainte contre Manuel Valls et Bernard Cazeneuve, qui étaient alors Premier ministre et ministre de l’Intérieur, devant la Cour de justice de la République. La plainte vise les ordres – ou l’absence d’ordres – donnés lors des manifestations contre la loi Travail du printemps dernier, « qui ont eu pour conséquence la multiplication des blessés des deux côtés ».
À la suite de cette démarche, et de la publication de textes appelant à l’apaisement, « des policiers ont commencé à venir d’eux-mêmes vers nous, raconte Sandra. Surtout par curiosité. Au début, ils nous prennent souvent pour des Bisounours, puis ils comprennent que nous cherchons sérieusement à nous informer. »
Avec ceux qui ont envie d’aller plus loin, Sandra et Gaëlle mènent un travail de longue haleine pour amener les gens à se parler et, mieux, à se comprendre. À leurs côtés, Jules (1), officier de police judiciaire en région parisienne, a ainsi rencontré Adama Traoré (2), qui lutte à Aulnay-sous-Bois contre la stigmatisation des quartiers populaires, et des membres de la Brigade anti-négrophobie, qui dénonce notamment les contrôles d’identité au faciès. Le collectif a aussi emmené une jeune fille habituée des têtes de cortège, où la casse est revendiquée comme un moyen de lutte politique, sur une manifestation de « policiers en colère ». Ça ne marche pas à tous les coups mais, peu à peu, les lignes bougent… des deux côtés.

On se demande si on ne fait pas un syndrome de Stockholm, à trouver les policiers sympathiques à force de les fréquenter. Mais c’est passionnant. Ça nous enrichit de comprendre les réalités de l’autre côté. Et puis, on n’est pas béates !
Sandra aime bien « titiller » Laurent avec les questions qui lui remontent du monde militant : « Vous renvoyez toujours la responsabilité au donneur d’ordres, mais le policier est tout de même un humain qui fait le choix d’obéir… Pourquoi vous ne désobéissez pas ? »

Pour une veille citoyenne et une police de proximité

Quant à Jules, il estime que le collectif lui a permis de « faire du chemin. Quand on est policier, on a beaucoup de préjugés et pas de retour de la population sur ses attentes, dit-il. Jusqu’à présent, j’avais une affinité politique sécuritaire, mais depuis que je réfléchis à des solutions, je ne me situe plus du tout dans cette logique. »
Des solutions ? Deux propositions font consensus. La première consiste à demander la mise en place d’un Institut de veille grâce auquel des citoyens pourraient être présents aux côtés de la police durant ses missions.

La police ne peut pas s’accaparer le sujet, argumente Fabien. Cela permettrait de remettre en cause le système sans que les policiers ne soient menacés de sanctions, de sortir du corporatisme, et de mettre en place des solutions plus proches des attentes de la population.
Autre revendication : le retour de la police de proximité démantelée par Nicolas Sarkozy. Le 13 mai à Paris, une équipe de citoyens affrontera une équipe de policiers dans un match de foot. Un pied de nez à la déclaration de l’ancien président et ministre de l’Intérieur qui avait dit en 2003 à Toulouse, ville-pilote de la police de proximité : « La police n’est pas là pour organiser des matchs dans les quartiers mais pour arrêter les délinquants ! » « Si si, rétorque Fabien. La police est là aussi pour s’investir dans la vie locale. »

Lisa Giachino
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1 – Le prénom a été modifié.
2 – À ne pas confondre avec Adama Traoré, le jeune homme décédé en juillet 2016 à la suite de son interpellation à Beaumont-sur-Oise par des gendarmes.