Intérim : un laboratoire pour précariser le travail

En 1948, à Cherbourg, où sont construites les plate-formes pétrolières pour la Mer du Nord, les intérimaires, essentiellement des tuyauteurs et des soudeurs, se mettent en grève avec leurs collègues en CDI. Photo : CGT Intérim

Marginales dans les années 70, les agences d’intérim ont failli être interdites après l’élection de Mitterrand. Aujourd’hui, elles prospèrent sur le dos des travailleurs précaires. Dans un livre documenté et riche de témoignages, Serge Sanches dresse un portrait à charge de ce secteur.

Dans les récits de mon grand-père, qui a grandi dans les années 30-40 dans un village minier, il y avait deux catégories de travailleurs. Les cadres, ingénieurs et employé·es de bureau, qu’il appelait « ces messieurs-dames les mensuels », touchaient chaque mois un salaire fixe. Les mineurs, eux, étaient payés à la tâche, puis à l’heure et à la journée. Il parlait de cette inégalité comme d’une chose révolue, car il avait connu ensuite, comme la plupart des ouvriers, la mensualisation du salaire qui allait de pair avec une certaine stabilité de l’emploi. En lisant le livre Intérim, l’esclavage moderne, je me suis demandé ce qu’il aurait pensé du développement de ces agences, qui gèrent aujourd’hui en France l’équivalent de 600 000 postes à temps plein, saucissonnés en 17 millions de missions dont un quart ne durent pas plus d’une journée (1).

Après la seconde guerre mondiale, les « sociétés de placement temporaire » n’avaient pas bonne presse. Les syndicats, qui avaient leurs propres bourses du travail, dénonçaient les « marchands d’hommes » et « briseurs de grève » qui faisaient commerce de cette activité. En 1949, la France signait une convention du Bureau international du travail, selon laquelle « les bureaux de placement payants à fin lucrative seront supprimés » dès lors qu’un « service public de l’emploi » serait établi. Une idée reprise en 1972 dans le Programme commun de gouvernement de la gauche, qui prévoyait de confier l’intérim à l’ANPE (Agence nationale pour l’emploi). Après l’élection de François Mitterrand, le gouvernement se contentera pourtant de restreindre l’activité des agences à « des missions non durables liées à l’absentéisme ou à un surcroît exceptionnel d’activité ». Ces restrictions ne cesseront ensuite d’être assouplies, et depuis 2005, la loi prévoit que « peuvent participer au service public de l’emploi […] les entreprises de travail temporaire ainsi que les agences de placement privé ». Marginale dans les années 70, l’activité a progressé de 8,5 % sur les neuf premiers mois de 2017, et ses actions en bourse se portent bien.

Mise en concurrence entre précaires

Addecco, le leader du marché en France, est issu de la fusion du groupe suisse Addia et du français Ecco, créé en 1964. Implantée dans 60 pays, la multinationale fait 60 % de son chiffre d’affaires en Europe, et 5 % de ses capitaux appartiennent à un fonds de pension américain. L’américain Manpower est présent depuis 1957 en France, qui est devenue son premier marché. Quant à l’hollandais Randstad, il a racheté Vedior (hollandais aussi) qui avait fusionné en 1997 avec BIS, l’une des premières agences françaises, créée dans les années 50 pour embaucher des femmes secrétaires. Ces géants n’ignorent rien des ficelles de l’évasion fiscale – par exemple le transfert de bénéfices des filiales vers la maison-mère – et savent défendre leurs intérêts par un lobbying efficace.

Et les intérimaires dans tout ça ? Employés dans l’industrie, les services, le bâtiment, les transports et le commerce, il s’agit d’ouvriers pour 77 %. Leur statut les empêche d’acheter un logement ou de projeter des vacances – mis en concurrence avec d’autres précaires, ils risquent de ne plus être rappelés s’ils refusent plusieurs missions. Serge Sanches cite une intérimaire qui, opérée d’une crise d’appendicite au cours d’une mission, n’a plus été embauchée par son agence et n’a pas été payée pour les trois jours travaillés. « Oubli » d’heures de travail et des primes de précarité, retard dans la signature du contrat… L’arnaque semble érigée en système par les agences qui augmentent ainsi leurs marges. Sous pression en permanence, les travailleurs précaires sont aussi moins bien protégés que les titulaires – « en 2009, la CGT Randstad annonçait 200 accidents mortels d’intérimaires, en cinq ans, dans le bâtiment », indique Serge Sanches.

Relations de travail triangulaires

Ces travailleurs de seconde zone occupent 3 % de l’emploi du pays, mais l’impact de l’intérim va bien au-delà de ce chiffre. Selon l’Organisation internationale du travail, « le travail intérimaire s’inscrit dans une stratégie déployée par les employeurs en vue de favoriser des relations de travail triangulaires plutôt que directes, l’objectif étant de fragmenter et d’affaiblir l’affiliation syndicale, la négociation collective, la réglementation du travail, et donc les conditions générales d’emploi ». Même si elles doivent rémunérer les agences (le salaire brut est multiplié par 1,8 à 2,3), il est donc rentable pour les grandes entreprises de se débarrasser de leur responsabilité d’employeur. Dans la construction automobile, où les intérimaires sont souvent aussi nombreux, voire plus, que les titulaires, on imagine la difficulté de maintenir une action syndicale.

En devenant quasi-incontournables pour les jeunes qui cherchent un premier boulot, les agences d’intérim contribuent à la construction d’une conscience collective où l’individu, envoyé de mission en mission, n’est plus membre d’une communauté de travail solidaire. En cela, elles servent de laboratoire à la précarisation générale du travail, et à la « Start up Nation » chère à Emmanuel Macron (2).

Lisa Giachino

(1) La durée moyenne d’une mission est de 8,5 jours.

(2) À ce propos, L’âge de faire a signé le manifeste du collectif Osef (Opposition à la startupisation de l’économie française) : https://startuffenation.fail/

Intérim, l’esclavage moderne ? Serge Sanches, 2018, éd. d’Anglon, 388 p., 18 euros.