« Il faut que le vivant colonise la haute technologie »

Miguel Benasayag est philosophe, psychanalyste, ancien combattant révolutionnaire en Argentine. Dans cet entretien, il nous parle de ses rêves pour 2050. Propos recueillis par Nicole Gellot.

Vous êtes en 2050, à quoi ressemble la société de vos rêves ?
Miguel Benasayag : Ce serait plutôt des tendances. La première, c’est comment le vivant, l’humain, peuvent coloniser la technique. C’est un objectif utopique, pas chimérique : que la macroéconomie disparaisse, et que la très haute technologie soit colonisée par le vivant. En ce qui concerne la macroéconomie, on est aujourd’hui dans la tendance opposée avec le Tafta (Traité transatlantique), la Grèce, les « fonds vautours » (1) en Argentine. La très haute technologie, c’est aujourd’hui le transgénique, les perturbateurs endocriniens, les appareils connectés qui nous isolent. Ça prendra du temps pour que des modes de résistance émergent.

L’argent nourrit ces deux tendances…
M.B : Dans certains territoires, quand des échelles d’économie saines, de taille moyenne, se développent, on voit émerger des lignes de résistance. Des économies solidaires se développent parce que c’est nécessaire, et non par philosophie. Les gens disent : « On a fait ça pour survivre et on a trouvé une vie intéressante et meilleure. » En Amérique latine, il y a beaucoup d’expériences de ce type : usines en autogestion, entreprises récupérées, terres occupées par les paysans…

Comment parvenir à une société libérée de la macroéconomie ?
M.B : Je travaille avec des mouvements coopératifs italiens. Ils pourraient permettre une économie de marché plus saine, liée aux besoins de la population. Il faut résister en montrant que le travail a un sens autre que le profit, mener une grande lutte pour désenclaver la question du sens, de celle du profit.
La loi, en Italie, a facilité l’émergence des coopératives. Ça va des toutes petites entreprises militantes, à des mouvements énormes. On travaille – et c’est très important – pour que toutes les alternatives puissent passer par une étape légale, avoir un statut.

Vous imaginez un monde où la haute technologie serait « colonisée par le vivant »…
M.B : Je travaille dans la biologie en rapport avec les nouvelles technologies. Il y a aujourd’hui un engouement vers un monde digital très puissant. On ne se rend pas compte que « la carte n’est pas le territoire » : l’outil numérique nous rend impuissant de la réalité du corps. Si la tendance continue, on va se trouver dans une expérience de vie à travers les écrans. Ce qui vient du corps et de la terre devient inaccessible. Le digital éclipse le monde réel. Il n’est pas question de « revenir à la bougie », à condition d’apprendre à maîtriser l’outil. Il faut soumettre la technologie au vivant.

En 2050, on est y arrivé ?
M.B : Avec le digital, il y a une délégation de fonction cérébrale vers la machine. Vers 2050, j’espère que, quelque part, les jeux seront faits. Les jeunes savent manipuler les nouvelles technologies, et je pense qu’ils vont trouver la façon de les utiliser pour ce qu’elles sont. On verra alors émerger des pratiques transgressives et non disciplinaires.
On voit des expériences concrètes, où il n’y a pas des gens derrière des écrans qui déblatèrent, mais des gens qui utilisent la technologie et mettent aussi leur corps en jeu. Les décisions se prennent par des corps, qui s’adressent à des corps. Si chacun est derrière son écran, sans bouger, le monde n’existe plus, il n’y a que le virtuel. En 2050, j’espère qu’une partie importante de la population va trouver désirable autre chose que la merde et la camelote.

C’est un chemin vers la décroissance ?
M.B : Je suis ami de la décroissance, mais c’est trop marginal, et pas désirable. Il y a un côté « donneur de leçons », dans le genre, « moi je peux m’en passer ». Ce que je dis, c’est plutôt : « Je détesterais avoir un Ipad » car j’ai dix mille autres choses à faire. Je ne me prive pas de regarder la télé. Je désire faire autre chose. Présenter la privation et l’ascétisme a quelque chose de casse-couilles. Je trouve joyeux qu’il y ait des jeunes qui désirent une vie différente, dans la joie de faire autrement.

Vous sentez-vous proche de Pierre Rabhi ?
M.B : Je le connais personnellement assez peu. La seule chose, c’est que j’ai une pensée urgente et plutôt que le colibri, je préfère un canadair méchant qui va éteindre l’incendie.

Quelle forme peut prendre le canadair ?
M.B :
Celle d’un mouvement, qui n’a pas que « vivre autrement » comme unique objectif, mais qui a une pensée stratégique sur « comment vaincre ». C’est pas un parti politique, bien sûr. Le mouvement coopératif italien est une des stratégies possibles pour faire le poids. C’est important de faire le poids contre l’horreur. Une stratégie, c’est pas un couillon qui va se présenter aux élections.

Un mot à ajouter sur cet exercice de fiction que nous vous avons proposé ?
M.B :
C’est fondamental d’avoir des récits fictifs. Il faut un imaginaire alternatif pour qu’on puisse envisager autre chose.

(1) Sociétés spécialisées dans la spéculation sur les créances douteuses.