En prison

Que savons-nous de la réalité des prisons ? Pas grand-chose. Quelques échos nous parviennent lorsque des détenus s’évadent, se révoltent ou mettent fin à leurs jours. Le reste du temps, nous les oublions : la prison joue son rôle de bannissement des individus qui dérangent l’ordre social. On ne les voit plus, ils sont confinés hors de notre monde – cela fait partie de leur punition. La prison mérite pourtant que l’on s’intéresse à elle : partie intégrante du système dans lequel nous vivons, l’usage qu’on en fait est révélateur du fonctionnement de notre société.
Sans parler des conditions de vie matérielles des détenus, souvent indignes, « les prisons françaises restent régies par une logique archaïque de châtiment », et non de réparation de la faute et de reconstruction de la personne pour éviter la récidive, observe l’Observatoire international des prisons (OIP). Le fait d’enfermer des individus pour plusieurs décennies pose question : en confisquant leur vie, la société leur refuse la possibilité de se comporter autrement et de réintégrer la communauté. La peine de mort a été abolie, mais pas la logique d’élimination.

Les peines maximales en France sont démesurées. Quand on explique qu’un mineur de plus de 16 ans peut être condamné à la réclusion à perpétuité, on a peine à le croire.Christine Lazerges, présidente de la Commission nationale consultative des droits de l’homme, dans la revue Dedans Dehors (1)
Le débat sur la manière dont doivent être traités les auteurs de crimes ne concerne cependant qu’une minorité de prisonniers : en 2010, 2 700 condamnations ont été prononcées en matière criminelle (viols et homicides notamment), contre 582 000 en matière correctionnelle (délits) (2). Parmi les 68 000 personnes incarcérées dans les prisons françaises, la plupart sont des gens « ordinaires » qui, à un moment de leur vie, ont dérapé : coups et blessures, vols, toxicomanie ou petits trafics de stupéfiants, conduite en état d’ivresse…
D’autres ne sont coupables que d’avoir enfreint des législations discutables. Depuis 2003, l’outrage « en réunion » du drapeau tricolore et de l’hymne national, « l’entrave à la circulation » dans les halls d’immeuble, la mendicité « en réunion ou de manière agressive », le racolage ou les « campements sauvages » de gens du voyage sont passibles de plusieurs mois de prison – sans parler du « délit d’aide au séjour irrégulier d’un étranger ». Même si les cas de personnes incarcérées pour de tels faits sont peu nombreux, la prison « sert à faire peur », souligne Olivier, bénévole au journal anti-carcéral L’Envolée.
Ces délits ciblent les populations les plus pauvres, qui constituaient déjà l’essentiel des « clients » des prisons. Moins qualifiées et privées de revenus, elles ont plus de mal que les autres à réunir les conditions d’une libération conditionnelle : une promesse d’embauche et un logement. Bien souvent, le passage par la case prison ne fera ainsi que fragiliser des personnes déjà ébranlées par les difficultés économiques. Une « criminalisation de la misère » que dénonçait déjà, en 1999, le sociologue Loïc Wacquant.

La tentation, partout en Europe, de s’appuyer sur les institutions policières et pénitentiaires pour juguler les désordres engendrés par le chômage de masse, l’imposition du salariat précaire et le rétrécissement de la protection sociale (2)Loïc Wacquant
En 2012, la ministre de la Justice, Christiane Taubira, osait affirmer qu’il fallait cesser « d’enfermer de plus en plus, n’importe comment et pour n’importe quoi ». Las : sa réforme pénale ne tient pas ses promesses, et l’on continue de construire des prisons au détriment des actions de réinsertion. La société a, elle aussi, du chemin à faire pour se libérer d’une vision punitive de la justice.

• 1- Magazine de l’Observatoire international des prisons.
• 2 – Les prisons de la misère, éd. Raisons d’agir.

Lisa Giachino

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