Du blé dans les épinards

A Bonifacio, Annie et Philippe Belanger, maraîchers, viennent d’ouvrir une boulangerie bio grâce à un financement participatif. Pour s’approvisionner en farine locale, ils participent à la création d’une filière de blé en Corse.
On a démarré l’activité pain pour dégager des salaires. » Depuis trois mois, à deux pas du port de Bonifacio, Annie commence ses journées avant l’aube, le samedi, pour enfourner les pains pétris la veille. La démarche économique de cette boulangerie, qui complète l’activité maraîchère qu’elle mène avec Philippe, son compagnon, est explicite… mais n’explique pas tout. Ancienne formatrice en marketing, Annie vit aujourd’hui « avec [ses] tripes ». Ayant suivi Philippe sur des terres héritées dans l’extrême sud de la Corse, elle s’investit dans l’Ortulinu, la petite entreprise familiale. « Cela signifie « le petit jardin », car on a commencé petit », précise Jean-Baptiste, leur fils, qui s’occupe de la boutique.

UN PARI SUR L’AVENIR
Le démarrage à Bonifacio n’a pas été de tout repos, entre défrichage des terres, diversification des activités et partage de valeurs encore marginales. « On passait pour « les bios » », explique Jean-Baptiste avec la moue de dédain associée au mot. Mais la ténacité des Belanger porte ses fruits, renforcée par l’action collective. En partenariat avec l’association Terra Bio Corsica, la boutique vend les productions du petit jardin, mais aussi les agrumes, transformés parfois en confiture par Annie, les oeufs et autres légumes de producteurs certifiés des alentours. Et maintenant le pain. Proches, amis et sympathisants ont financé cette nouvelle activité via la plateforme proposée par la coopérative bancaire Nef, sur internet. Outre la vente d’un produit très demandé, les Belanger ont le souci de faire un pain meilleur pour la santé, en bio, au levain naturel, ce qui est encore rare sur l’île. Sur le marché de la ville haute, les touristes, déjà nombreux en juin à Bonifacio, se laissent tenter par les miches généreuses, au seigle, aux céréales, aux blés anciens… Et les habitants y reviennent aussi, par le bouche-à-oreille. Reste, pour les Bellanger, à trouver de nouvelles terres pour une activité blé, car les farines, sur l’île, doivent encore être importées.
RESTAURER LE « GRENIER DE ROME »
« Des boulangers bio cherchaient à acheter de la farine en Corse, des agriculteurs avaient fait quelques essais peu concluants, explique Emilie Claudet, chargée de mission de l’association Interbio Corse, qui accompagne les producteurs de l’île.
Six boulangers et deux céréaliers sont alors partis en mars 2016 dans les Alpes de Haute-Provence, à la rencontre d’Agribio 04, qui a accompagné la mise en place d’une filière de blé panifiable. « Cela nous a donné des idées et des envies de faire pareil », poursuit Emilie, optimiste sur la faisabilité du projet. « Le blé panifiable n’est pas si compliqué. Il faut connaître des critères primordiaux, être équipé pour le désherbage. Nous allons proposer des itinéraires techniques. Les premières estimations indiquent qu’une trentaine d’hectares permettrait de fournir la farine pour l’ensemble des boulangers impliqués dans le projet », indique-t-elle. Mais il faut aussi penser aux surfaces agricoles à acquérir : « Trente hectares de céréales utilisent 100 hectares de terres, en incluant les rotations nécessaires au repos des sols. » Pas d’inquiétude affichée, malgré les difficultés actuelles sur le foncier en Corse. Et la farine ? « L’un des producteurs a un projet de moulin », avance Emilie. Il en existe aussi d’anciens, comme le mulinu di l’Orsu dans la région de Bocognano, rénové en 2008, et destiné à la châtaigne et au blé. Autant de pistes pour faire revivre à la Corse son passé de « grenier de Rome ».

Lucie Aubin

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