« Tenons les villes » : concertation, piège à c…

« Avec toutes ces flèches, c'est où qu'on va ? » demandent des habitants du Pile, qui en ont ras-le-bol de vivre parmi des bâtiments murés. © Journal à table !

« Tenons les villes » – À Roubaix, une « Table de quartier » a porté la parole collective des habitant·es dans le cadre d’une rénovation urbaine du Pile, un quartier pauvre et délabré. Une expérience qui se situe dans l’esprit des Ateliers populaires d’urbanisme nés à partir des années 70, mais s’est heurtée aux limites de la « concertation ».

Ce sont des affiches colorées, au design étudié et aux messages chaleureux : « Ici, bientôt chez vous ? », « Ici, une maison facile à chauffer », « Ici bientôt + de vie, + de lumière »… Placardées sur les façades de brique rouge aux ouvertures murées, elles semblent narguer les habitant·es du Pile. « C’est quand bientôt ? » ironisaient certains d’entre eux en octobre 2016, dans le premier numéro du journal de quartier A table !. Et, à propos des flèches façon graff, assorties aux affiches, que la société publique d’aménagement a cru bon de peindre sur les nombreux bâtiments abandonnés : « Avo tout’ ché fléches, d’où ché qu’ in va ? »
Où c’est qu’on va ? La question mérite d’être posée. Au sens propre, pour les habitant·es dont les maisons vont être démolies, qui ont dû accepter un relogement hors du lieu où ils avaient leur vie sociale. Et au sens figuré : à quoi, et surtout à qui sera destiné l’un des quartiers les plus pauvres de Roubaix, qui est elle-même l’une des villes les plus pauvres de France ?
En 2015, lorsque l’association Nouveau regard sur la jeunesse, appuyée par l’Université populaire citoyenne de Roubaix, crée une « Table de quartier » au Pile (1), une centaine de personnes choisit de travailler sur le logement. « C’était le moment où on a compris qu’il y aurait des démolitions dans le quartier », se souvient Nassim Sidhoum, un étudiant en droit qui vit au Pile et s’est impliqué dans la Table pour « relayer les préoccupations des habitants délaissés par les pouvoirs publics ».

« Il y a plein de maisons murées, mais ils s’intéressent aux maisons occupées ! »
Les rangées de maisons ont été construites au XIXe siècle pour les ouvriers d’une teinturerie dont il ne reste que la cheminée. Aujourd’hui, plus de la moitié des habitants, qu’ils soient locataires ou propriétaires précaires, vivent avec moins de 1000 euros par mois. De nombreux logements sont insalubres, le trafic de drogue s’est installé… « La population est passée de 15 000 personnes dans les années 80 à 6 000 aujourd’hui, indique Jean-Luc Simon, bénévole à l’Université populaire citoyenne. Des maisons sont murées depuis vingt ans ! » La mairie a contribué à ce tableau sinistre en préemptant les logements en vente, qu’elle a laissés se dégrader en attendant la rénovation.
Pourtant, des habitant·es s’accrochent, parce que leur vie est là et que de forts liens de solidarité les aident à faire face à la précarité. C’est pourquoi l’annonce de la destruction d’une centaine de maisons habitées dans le but « d’aérer » le quartier a suscité la colère. 

Il y a plein de maisons murées qu’on aurait intérêt à démolir, mais ils s’intéressent à des maisons occupées par des habitants qui ont investi dedans ! s’insurge Nassim. Est-ce qu’aérer signifie changer la population ?
La Table de quartier n’a donc pas chômé : ses réunions hebdomadaires ont permis aux habitants de râler, de lancer le journal A table !, et de rédiger collectivement des propositions à la société d’aménagement pilotée par les élus locaux. La « concertation », présentée comme exemplaire, a cependant tourné vinaigre, et l’association ANRJ, qui portait la Table de quartier, a été expulsée de la Maison du projet où un local lui avait été attribué.
On a réussi à peser sur certaines choses, avec par exemple la création d’un béguinage (2) pour les personnes âgées. Mais les idées sont reprises sans échange, hors sol, hors contexte et perdent leur sens.regrette Réjane Poyé, écrivaine public.
« Ils ont pris des idées, en ont refusé d’autres… sans explication », renchérit Nassim.
Les membres de la Table ont décidé collectivement de ne pas s’opposer au projet de rénovation car « si rien n’est fait, ce sera pire ». Mais ils sortent de cette expérience avec un esprit critique aiguisé sur les « concertations ». « C’est seulement cadrés par l’institution que les gens peuvent s’exprimer. Tout ce qui se passe en dehors n’est pas considéré comme légitime », constate Réjane.
Les instances de concertation sont inégales si les habitants viennent individuellement, avec leurs intérêts particuliers, face à la collectivité qui représente l’intérêt public. Il faut que les habitants puissent s’organiser avec leurs moyens propres, pour construire le compromis entre intérêts particuliers et intérêt collectif.Jean-Luc

Accompagnement au droit
L’analyse de Jean-Luc est imprégnée de l’expérience de l’Alma-Gare, un quartier de Roubaix qui a créé le premier Atelier populaire d’urbanisme (APU). « Au début des années 1970, pouvoir local et patronat [veulent] rénover l’habitat de ce quartier populaire pour attirer les classes moyennes, raconte le journal La Brique. [Mais, créé] à l’initiative de militant·es chrétiens de gauche, d’activistes maoïstes et d’habitant·es de l’Alma, l’APU refuse la perspective de vivre dans des « cages à lapins  » – censées remplacer les courées (3) – et cherche à préserver l’identité ouvrière du quartier. » Pendant dix ans, l’Atelier se réunit chaque mercredi. Il obtiendra d’être accompagné par des architectes pour que les habitants décident eux-mêmes des rénovations du quartier.
Cette expérience a essaimé dans les quartiers lillois du Vieux-Lille, de Moulins, de Wazemmes et de Fives, un faubourg industriel qui attire de plus en plus les classes moyennes.

On propose un accompagnement au droit lié à l’habitat. Les gens viennent nous voir en cas d’expulsion, de conflit locatif, d’habitat insalubre… On essaie de régler les choses à l’amiable ou par des courriers, et si ça ne suffit pas, on va en justice. Si plusieurs personnes ont le même problème dans une résidence ou une courée, on essaie d’agir collectivement. On est aussi sollicités dans d’autres quartiers dès qu’il y a une mobilisation face à une rénovation urbaine.explique Mathieu, l’un des deux salariés à mi-temps de l’APU de Fives.
Un travail difficile dans l’agglomération la plus inégalitaire de France, dont les élites veulent « attirer des cadres alors que les trois-quarts de la population est ouvrière », souligne Mathieu.

Lisa Giachino
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1 – Douze Tables de quartier ont été lancées par la Fédération des centres sociaux et le collectif Pas sans nous, relayés par des associations locales, suite au rapport de M. Mechmache
et M.-H. Bacqué, « Pour une réforme radicale de la politique de la ville ». Une expérimentation nationale financée par l’État. 2 – Habitat collectif créé dans des bâtiments ou vivaient les communautés religieuses de Béguines.
3 – Rangée de maisons ouvrières mitoyennes donnant sur une étroite impasse.