Le capital naturel, une notion dangereuse

Par Ali Douai, économiste atterré.

Dans une interview à Reporterre (1), l’économiste Thomas Piketty qualifie la dette publique de « blague » qui ne serait que « pur jeu d’écriture » et dont l’obsession masquerait la « véritable dette » : la « dégradation du capital naturel ». L’enjeu central serait alors de « mieux comptabiliser le capital naturel », pour déduire du PIB ce qu’on a dégradé en produisant ce dernier.

Cette vision de la dette publique est salutaire si elle revient à affirmer que son enjeu est politique plutôt que financier et si elle admet que l’humour de la situation échappe aux ménages frappés par les mesures d’austérité. Bien moins salutaire est l’appel à la mobilisation sous la bannière du « capital naturel », au moins pour deux séries de raisons.

D’abord, contrairement à ce que pense Piketty, cette idée n’est pas neuve. Depuis plus de vingt ans, une multitude d’économistes, la Banque Mondiale, et depuis peu, le Programme des Nations-Unies pour l’environnement s’échinent à calculer des indicateurs d’« épargne véritable » ou d’« investissement inclusif » qui consistent à estimer monétairement la dégradation, parmi d’autres capitaux, du « capital naturel ». Cette démarche prétend révéler si une économie peut croître indéfiniment – possibilité qui exige que la valeur du stock global de capital ne diminue jamais – ou non et ainsi la qualifie de soutenable ou non. Subordonnée à cet impératif de croissance économique infinie, la nature « capitalisée » est doublement prise au piège : 1) on peut, au fur et à mesure qu’elle se dégrade et que l’économie croît, lui substituer d’autres types de capitaux (appelés « capital produit », « capital social », etc.), puisque seule la valeur du stock global compte ; 2) elle redonne une virginité aux pays du Nord qui apparaissent, du point de vue de ces indicateurs, comme étant « les plus soutenables »(2) !

Ensuite, le concept de « capital naturel » n’est pas neutre. Il est une construction indissociable d’une vision utilitaire des rapports à la nature et d’un mouvement de plus en plus large de financiarisation et de marchandisation à son égard. De la nature « capitalisée » – façonnée pour être exprimable en monnaie et en unités vendables – découlent ces nouveaux totems que sont les « services rendus par les écosystèmes » et la « compensation des unités de biodiversité » détruites, qui servent de support à l’apparition de nouveaux produits financiers et de nouveaux marchés.

Le recours au « capital naturel » n’a jamais signifié autre chose que la négation des limites écologiques et la configuration d’un nouveau champ d’accumulation pour le capital financier. La vraie blague serait de penser que c’est sous cette bannière que pourra s’opérer la jonction entre une critique écologique du capitalisme et celle des politiques économiques néolibérales.

 

  1. http://www.reporterre.net/La-dette-publique-est-une-blague-La-vraie-dette-est-celle-du-capital-naturel.
  2. Dixit le rapport de la Commission Sen-Stiglitz-Fitoussi en 2009.