Crise de l’élevage : les symptômes d’une Europe malade

Par Aurélie Trouvé, maître de conférences en économie, AgroParisTech.

L’élevage français est dans une situation économique alarmante. Les prix et les revenus des producteurs ne cessent de chuter, la disparition des exploitations s’accélère. Certes, il y a des causes conjoncturelles : l’embargo russe et le ralentissement économique des pays émergents, face à des hausses de production dans les grands pays producteurs. Les marchés s’engorgent et les prix s’écroulent.

Mais ceci met surtout en évidence l’extrême vulnérabilité de l’élevage européen, dès lors qu’on l’a plongé dans les marchés dérégulés et la concurrence internationale. Livrés à eux-mêmes, les marchés agricoles sont illisibles et instables. C’est pourquoi, historiquement, presque tous les grands pays producteurs ont régulé les prix et les revenus agricoles.

En ce sens, la production laitière est exemplaire. Ce secteur a subi le démantèlement de la Politique agricole commune (PAC) et de ses outils de régulation (prix minimum garantis, quotas laitiers…). Les cours intérieurs ont ainsi été alignés sur les cours internationaux, extrêmement volatiles.

La France peut agir

L’Europe libérale est responsable de la crise de l’élevage à bien d’autres titres. L’absence d’harmonisation des normes sociales et fiscales transforme la nature de la compétition : il ne s‘agit plus d’une compétition entre entreprises, mais d’une compétition entre Etats-membres privilégiant le moins disant social. Cela permet à d’autres pays de bénéficier de coûts de transformation des produits bien plus faibles qu’en France.

Que dire également du droit de la concurrence européen, qui ne dit mot sur la concentration excessive des mastodontes de la transformation et de la distribution, leur permettant de faire pression sur les prix payés aux producteurs ? Que dire de la politique commerciale extérieure, qui poursuit l’ouverture des marchés européens et multiplie les accords de libre-échange bilatéraux ?

Faut-il pour autant absoudre la France de ses responsabilités ? Certainement pas. Elle pourrait se saisir de ses marges de manœuvre nationales pour réorienter des activités productives en contradiction avec les besoins sociaux-économiques du moment : produire toujours plus par travailleur et par unité de surface au détriment de l’emploi, de l’environnement et de la valeur ajoutée, augmenter sans cesse les investissements menant à l’endettement, produire à bas prix sur des marchés soumis à la concurrence internationale. Les aides de la PAC pourraient être distribuées en faveur des exploitations qui préservent l’emploi et l’environnement. Enfin, le gouvernement pourrait se saisir de cette crise pour porter des propositions fortes visant à réguler à nouveau les marchés et à mieux répartir la valeur ajoutée du producteur au distributeur.

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