Bure : le quotidien d’une zone occupée

© Jean Lognonne

A Bure, il y a l’État, qui met la pression à coups de contrôles d’identité et de survol en hélicoptère. Il y a les habitants, partagés entre le refus d’un projet imposé et l’acceptation des « avantages » matériels censés faire passer la pilule. Et puis les opposants à l’enfouissement des déchets nucléaires, qui tissent peu à peu des lieux pour accueillir et organiser la contestation.

Un reportage paru dans le numéro 124 de l’AdF en novembre 2017.

Des champs de maïs, de blé et de colza à perte de vue, interrompus de temps en temps par des pâturages de vaches et quelques bosquets. D’immenses éoliennes et des lignes à très haute tension surplombent de longues routes droites et des villages qui dépassent rarement la centaine d’habitants. Nous sommes à Bure. C’est ici que l’Andra (Agence nationale de gestion des déchets radioactifs) a choisi d’enterrer les déchets nucléaires français les plus dangereux. Son projet a été nommé Cigéo, pour Centre industriel de stockage géologique.
Les militants – et quelques curieux – arrivent par les gares de Bar-le-Duc ou de Saint-Dizier, des villes qui se situent à une centaine de kilomètres de ce que des journalistes appellent « l’épicentre de la contestation antinucléaire ». Qu’ils viennent de Berlin ou de Paris, beaucoup utilisent aussi la plate-forme de covoiturage libre, le burecarbure, disponible sur vmc.camp, un site géré par les occupants sur place.
Avant d’arriver, on peut apercevoir le laboratoire de l’Andra, implanté entre Bure et le village voisin, Saudron. Prévoyez trente minutes de marche pour faire le tour du site protégé d’un haut grillage et éclairé la nuit comme plusieurs stades de foot. « Quand je m’ennuie, je m’en vais faire le tour de l’Andra, il y a toujours au moins une voiture et des agents de sécurité qui me suivent au pas. On se tient compagnie ! » ironise Michelle, une habitante de Saudron. « Quand ils sont arrivés il y a une vingtaine d’années, ils annonçaient seulement qu’ils feraient des « expériences ». Mais dès le départ on savait que les déchets nucléaires seraient à nos pieds », ajoute-t-elle. « Les déchets ne sont pas encore là, mais en attendant, la pollution est lumineuse : pour voir les étoiles, on prend la voiture ! », déplore Jean, un autre voisin du laboratoire.
En face de l’Andra, un hôtel-restaurant à plusieurs étages loge et nourrit les employés de l’Andra les plus aisés, ainsi que des journalistes et des gendarmes. Un gigantesque cube métallique conserve les archives d’EDF. À ses côtés, « l’écothèque » du projet, toute de bois vêtue, répertorie la faune et la flore locales. « N’oublions pas de recenser les espèces vivant aux alentours avant de les exterminer », se moque Mireille, une habitante irrégulière de la maison collective de Bure.

Entre l’Église et le monument aux morts : la maison

À cinq kilomètres de cet îlot dont l’hyper-modernité détonne dans le paysage rural, la Maison de Résistance, ou BZL (Bure Zone Libre) accueille, pour leur première visite, les opposants à l’enfouissement des déchets. Au cœur du village de Bure, entre l’Église et le monument aux morts, une petite dizaine de personnes devise sur les trois marches du perron qui font office de terrasse sur la rue.  Passé la porte, vous entrez dans la cuisine, cette pièce envahie de panneaux d’informations et d’affiches militantes, où se croisent celles et ceux qui vivent dans cette maison depuis deux jours, deux mois ou plus longtemps encore. « Salut ! T’as faim ? » Peu importe la réponse, les couteaux s’abattent continuellement sur la planche à découper. « Il y a toujours du monde ici, et y a jamais trop à manger ! C’est les oignons et les courgettes des « copaines » de la gare de Luméville, allez voir, il y a besoin d’aide au potager », s’enthousiasme un commis de cuisine improvisé. Au-dessus des plaques de cuisson, on peut lire, en français et en anglais : « Ici on fait en sorte que tout le monde puisse manger. C’est pourquoi, les repas cuisinés doivent être végétaliens, sans sel, et il doit y avoir une option sans gluten. » Un consensus qui est souvent remis sur la table par des personnes aux habitudes alimentaires variées.
Bure Zone Libre ne s’est pas faite en un jour.

En 2004, des antinucléaires de France et d’Allemagne créent l’association BZL. Ils achètent l’année suivante avec le réseau Sortir du nucléaire, sous la forme d’une société civile immobilière, un vieux corps de ferme lorrain à rénover au cœur du petit village de Bure. Cette ferme en ruine deviendra en quelques mois la Maison de résistance à la poubelle nucléaire.burezoneblog.over-blog.com, le site dédié à la maison.
Ici, tout a été fait sur mesure : « Les étagères ont été montées par un ami de Notre-Dame-des-Landes. Plusieurs surfaces en pierres qui composent la maison ont été taillées par des « copaines ». Tu vois les gargouilles en bois qui sourient ? Elles aussi, c’est des amis qui les ont sculptées », explique-t-on fièrement depuis la mezzanine, qui dessert trois étages de dortoirs.
À deux pas de la cuisine sont installés les ordinateurs de la « zone auto-media ». « À Bure, pour les médias comme pour le reste, on essaye de prendre des leçons de ce qui a fonctionné ou pas sur d’autres luttes d’occupations », explique Jacques, qui fait partie de cette équipe. M6 s’infiltrant en caméra cachée dans plusieurs Zad, pour tourner des images évoquant la visite d’un zoo : ce souvenir de début 2015 reste dans les têtes. « On indique un numéro de téléphone à appeler si des journalistes veulent nous contacter. On ne refuse personne par principe, mais on accueille, on guide. » Les résultats positifs de cette méthode sont visibles tant à la lecture des articles de presse que sur les visages des journalistes présents sur place.
Forcément, quand on tisse du lien avec des journalistes, on est davantage satisfait de ce qu’on peut lire dans leurs reportages. Qu’ils viennent de Charlie Hebdo, de La Croix ou du Japon, ils prennent souvent le temps de nous remercier et, pour certains d’entre-eux, reviennent. Jeanne, ce jour-là responsable de l’impression du Hibou-Express, le journal papier de la lutte de Bure, qui a aussi sa chaîne Youtube et des réseaux-sociaux.
À la maison, on est rarement seul. Il y a toujours du monde qui lave du linge, se connecte à internet, ou prépare des repas élaborés pour les amener au bois Lejuc, où l’équipement est plus sommaire. Situé à quelques kilomètres du site où seraient enfouis les déchets, le bois serait rasé pour y faire déboucher les conduits d’aération des galeries souterraines. Cela fait plus d’un an qu’il est occupé – un anniversaire fêté cet été au cours d’une semaine d’actions.

Tipi « Bois Debout », symbole de solidarité, inauguré en août 2017 lors du festival Les Bure’lesques. © DR

Dans le bois, les « hiboux »

Les motivations des « hiboux de Bure », comme on appelle sur place les occupants du bois, sont multiples. Certains sont là pour défendre la forêt plus que pour combattre le projet de l’Andra. Mais « avec le temps, on finit par être sur tous les fronts », remarque Paprika, installée à Bure depuis deux ans. Auparavant, ce bois était essentiellement utilisé par les habitants des villages voisins pour se balader, cueillir des champignons et ramasser du bois. Depuis que les occupants s’y sont installés et que l’État a commencé les défrichements, certains n’osent plus s’y aventurer. Pour rompre la glace, les occupants prennent le temps d’organiser des rencontres dans la forêt sous forme de goûters, en déposant en amont des invitations dans les boîtes aux lettres. Au fil du temps, leur ténacité finit par impressionner les voisins du bois : « Durant cet hiver glacial, même s’ils étaient rarement plus de dix, ils ont réussi à tenir la police et les machines à distance », s’étonne un habitant de Joinville, à une trentaine de kilomètres.
Expulsés le 7 juillet 2016, les « hiboux » sont revenus quelques jours plus tard, grâce à « une manif de réoccupation festive et déterminée qui nous a donné confiance en nous », raconte Plantin, habitant irrégulier d’une cabane perchée dans un arbre. Un an plus tard jour pour jour, l’expulsion du bois a de nouveau été autorisée. « S’ils y parviennent, on refera une manifestation de réoccupation », assure Marie.
Mais il n’y a pas que les barricades et les chicanes des opposants dans le bois Lejuc.

L’État a décidé de défricher une grande partie des extrémités du bois pour y installer un mur de deux mètres de haut. Leur objectif était d’empêcher notre installation.raconte Micheline, de l’équipe d’aide juridique de Bure.
Que ce soit pour l’abattage des arbres ou pour le mur, l’État a agi sans aucune autorisation. Le 1er août 2016, suite à une plainte des écologistes, le tribunal administratif de Nancy l’a condamné à remettre en état le bois sous six mois. Le 17 août, l’Andra a porté plainte à son tour contre les militants pour avoir détruit et personnalisé des pans de ce mur. « Confiture de Murs », «  Buricade », « Le Bure de Merlin », « un monde sans mur et sans nucléaire », « Tu t’es vu quand t’as Bure ? », peut-on toujours lire sur les vestiges, plus d’un an après « la chute du mur ». La plainte de l’Andra a finalement été rejetée par la justice.

La gare nourricière

À une dizaine de kilomètres, la gare de Luméville est un troisième lieu de lutte. Elle a initialement été rachetée par des militants qui voulaient empêcher l’acheminement des potentiels déchets nucléaires par convois de trains, a été entièrement réhabilitée et sert aujourd’hui de lieu d’accueil. De grands champs de patates, d’oignons et de courgettes, des serres, une éolienne, des panneaux solaires, un chantier en cours… L’autonomie est en bonne voie !
Comme à la maison de résistance et dans le bois, sont organisés des concerts, des débats, des projections de films et des « gravitantes », réunions hebdomadaires sur les problématiques de la lutte. En 2015, pendant une dizaine de jours, le festival « VMC » s’est tenu à la gare et a suscité l’arrivée de « nouvelles têtes, qui venaient de partout, plein de jeunes. On a échangé sur nos manières de penser la vie commune sur place, et sur les perspectives pour ici et ailleurs », témoigne une membre de Bure Stop, qui milite contre la poubelle nucléaire depuis plus de vingt ans. « Les anciens de la lutte contre le nucléaire et les nouveaux arrivants avaient des préjugés les uns sur les autres. Nous, les jeunes, on pensait que les anciens ne faisaient que des pétitions. Mais ils ont témoigné d’actions, par exemple, où ils ont réussi à annuler un conseil municipal à coup de cris, de chants et de bruits de casseroles ! », se souvient un homme qui s’est installé dans le coin depuis.
Si les occupants, aux visages souvent dissimulés, n’ont pas de mal à montrer leur opposition, cela n’a pas l’air aussi simple pour les habitants des environs. Depuis que l’Andra a choisi cette région pour enfouir les déchets, les pressions s’accumulent dans les villages de la zone. Fouille des véhicules et des personnes, contrôles d’identités, allers-retours au commissariat, prises de photos des véhicules et des promeneurs… Si la nature de ces pressions n’a rien d’étonnant, l’efficacité de celles-ci se trouve dans leur répétition quasi-quotidienne. « Des habitants ont été fouillés plus de 35 fois par mois. L’hélicoptère tourne autour du village deux fois par semaine », confie Casper, un habitant de VMC.
L’équipe d’aide juridique des opposants décrit aussi « des agriculteurs qui nous aident sans se cacher, et se retrouvent confrontés à des tas de problèmes. Un huissier est arrivé chez l’un d’entre eux pour constater que ses animaux « puent ». Une brebis d’un autre a été empoisonnée… C’est normal qu’ils finissent par cacher leurs opinions ».

Tipi « Bois Debout », détail.

« Le marché des consciences se porte bien »

Les pressions de l’État s’accompagnent d’incitations financières. « Pour la première fois en France, l’argent coule avant la concrétisation du projet, il n’y a qu’à demander », raconte Claude Kaiser, installé à Mandres-en-Barrois, une commune limitrophe de Bure. Au sein du village de Bure, les nouveaux lampadaires futuristes « éco-responsables », aux lumières bleutées, symbolisent la partie visible de cet argent. « Tout s’achète, ici le marché des consciences se porte bien », poursuit Michel. Le 18 mai dernier a eu lieu un conseil municipal décisif à Mandres-en-Barrois. Un vote devait avoir lieu pour statuer à nouveau sur la cession du bois Lejuc anciennement sous la propriété de la mairie de Mandres. Le maire a fait voter ses conseillers municipaux sur une question : le bois Lejuc doit-il appartenir à l’Andra ? Six voix ont voté pour, cinq contre. À la suite du vote, sur environ 80 personnes inscrites sur les listes électorales du village, 33 se sont constituées comme requérantes et ont listé les irrégularités du dossier. Parmi elles, le fait que l’un des conseillers municipaux, qui est aussi chasseur, aurait reçu en échange de son vote un droit de chasse sur une autre parcelle que le bois Lejuc. Le recours n’a toujours pas été traité, mais « on sent que la population commence à prendre confiance dans la lutte. La dernière fois qu’un recours a été fait, les habitants n’étaient qu’une petite dizaine ! », peut-on entendre dans plusieurs lieux d’occupations.

Nicolas Thomasset

La carte des résistances. ©LagedeFaire

Bure : la carte des résistances  ©LagedeFaire