Algérie : la paix des sages

En 2012, L’âge de faire avait donné la parole à l’Association des anciens appelés en Algérie et leurs amis contre la guerre (4Acg).  L’engagement de ses membres,  garde toute sa pertinence, à l’heure où l’actualité a fait ressurgir la guerre d’Algérie sur le devant de la scène.

Des anciens appelés en Algérie reversent leur retraite de combattant à une association afin d’oeuvrer pour la paix, à partir d’un travail de mémoire sur la guerre.

J’avais toujours rêvé de toucher la main d’un fellaga (1) » dit Rémi Serres, fondateur de l’association 4Acg (Anciens appelés en Algérie et leurs amis contre la guerre). « Mais ce jour là, c’était plus que la main. Sur la place de Bejaia (2), on est tombés dans les bras l’un de l’autre. On a pleuré. On a parlé de la guerre. » C’est au cours d’un voyage pour l’association 4Acg que Rémi Serres, ancien appelé en Algérie, a rencontré Djoudi Attoumi, qui s’est battu dans l’autre camp, au sein de l’Armée de libération nationale (ALN), pour l’indépendance de son pays. Comme beaucoup d’appelés, Rémi était parti sans savoir ce qui l’attendait. « On a compris trop tard. » Quand il a embarqué sur le bateau, il partait pour le Maroc, mais en cours de route, la destination a changé.

Très vite, on a réalisé qu’on était en train de faire quelque chose qui ne nous regardait pas. A part quelques sanguinaires, on n’était pas des guerriers.
De retour en France, Rémi Serres a fait comme la majorité de ses camarades de combat : il n’a rien raconté. Il se souvient que cette guerre n’intéressait personne, sauf quand il y avait un mort dans la famille. Ce n’est que vingt ans plus tard que tout est sorti. A la demande de son fils jugé pour insoumission (3) du fait de son refus d’effectuer son service militaire, Rémi raconte la guerre d’Algérie au tribunal. « J’ai dit que le service militaire était une école de la guerre, et bien que ce soit interdit dans un tribunal, il y a eu un tonnerre d’applaudissement. »

« JE SUIS REVENU DÉMOLI »

Des années plus tard, quand, à l’âge de 65 ans, vient l’heure de solliciter la retraite du combattant, il décide de la refuser : « Je n’en voulais pas de cette retraite qui sentait trop la misère, la torture et la guerre. » Mais il veut en faire quelque chose et, avec l’aide du Comité des objecteurs du Tarn et trois amis, qui ont vécu comme lui la guerre d’Algérie, il décide de fonder 4Acg. Les adhérents seront les anciens appelés qui feront la démarche de solliciter la retraite du combattant et de la reverser pour financer les besoins de l’association. Son montant est aujourd’hui d’un peu plus de 600 euros. Marie-François Thierry a rejoint l’association en 2006, d’abord parce qu’il avait besoin de parler avec des anciens appelés. « La première rencontre a été une catharsis qui m’a permis de vider l’abcès,confie-t-il. Lui non plus n’a rien raconté au retour d’Algérie. Il est resté avec la culpabilité d’avoir contribué à laisser faire… lui qui se croyait fort des valeurs humaines qu’on lui avait enseignées. « J’ai dû me reconstruire, me réhumaniser. C’est le sens de ma vie depuis 45 ans. » La reconstruction passe désormais pour lui par une sorte de réparation :

J’avais honte de cette misère à laquelle j’avais participé. En mettant en commun les retraites, on peut contribuer à réparer modestement, en aidant ceux qui ont souffert des désastres de la guerre.
Marie-François voulait aussi participer à l’action de témoignage menée auprès des jeunes, leur dire « que ceux qui souffrent sont surtout les populations civiles et pas ceux qui déclarent la guerre. Et aussi, témoigner que ceux qui font la guerre en arrivent souvent à se déshumaniser. Pour que les jeunes sachent que leurs grands-pères n’étaient pas tous des salauds. On peut dériver par lassitude, par peur, si on voit les copains se faire tuer et plongé dans une ambiance de violence on finit par y céder soi-même. »

Depuis sa création en 2004, l’association, qui compte 130 adhérents et autant d’amis, est intervenue dans une trentaine d’établissements scolaires, et notamment au lycée Jean-Monet de Montpellier. Danielle Viau y enseigne l’histoire-géographie. En 2008, elle avait choisi de travailler sur la guerre d’Algérie avec trois classes de première. « J’avais pas mal d’élèves issus de l’immigration marocaine et algérienne, et des petits enfants de pieds-noirs (4). Je voulais les faire revenir sur leur histoire. » L’enseignante, pour éviter les raccourcis façon « café du commerce », a fait travailler les élèves en sous-groupes thématiques, de manière à traiter l’ensemble des aspects de la guerre.

On a produit un gros travail de fond. C’est par la connaissance qu’on peut arriver à comprendre avant d’émettre un jugement.Danièle Viau

Le jour J, les élèves ont accueilli dans leur établissement deux anciens appelés, Rémy Serres et Georges Treilhou, ainsi que Djoudi Attoumi, ancien combattant indépendantiste. « Quelque chose de remarquable, d’extraordinaire, s’est passé ce jour là, un instant magique, profondément respectueux. 90 élèves étaient en suspens, et cela a marqué les anciens » se souvient Danielle Viau, encore émue au souvenir de Djoudi Attoumi disant aux élèves : « On ne résout jamais les problèmes par la guerre. »

Nicole Gellot

1- Tunisien ou Algérien entré en lutte contre la colonisation française.

2- Commune située à 180 km à l’est d’Alger.

3- Avant la suppression du service national, l’insoumis qui refusait d’effectuer le service militaire (et refusait le statut d’objecteur) encourait une peine de prison.

4- Européens d’Algérie.