A Dol, des habitants révolutionnent l’assainissement

Assemblée générale constitutive de l'association Habitat Dol, qui porte le projet de l'Ôôôberge, à Dol-de-Bretagne.

En Bretagne, un projet d’habitat participatif a prévu un système d’assainissement écologique dans la conception des bâtiments. Une première en France, qui fait déjà des émules.

Les travaux démarrent dans trois mois ; les quatre bâtiments de deux étages composant l’Ôôôberge doivent être livrés fin 2020. Fin 2020 donc, à Dol-de-Bretagne, sera inauguré le premier bâtiment collectif d’habitation en France pensé pour permettre le tri à la source des excréments. Les déjections de 24 foyers – une soixantaine de personnes – n’iront pas polluer les eaux bretonnes déjà bien chargées. C’est une révolution dans le domaine de l’assainissement : après les démarches individuelles type « compost au fond du jardin », après l’apparition et le développement des toilettes sèches lors des festivals et autres événements, voici donc la première initiative concrète d’assainissement écologique collectif et pérenne.
« Si on avait construit le projet deux ans auparavant, on n’aurait pas trouvé d’interlocuteur. » Dans leur projet d’habitat participatif, Samuel, François, Pascal, Dominique, Alain et les autres ont réfléchi mixité sociale, lien intergénérationnel, accessibilité, ouverture au voisinage, éco et auto-construction, gouvernance démocratique… Sur ces sujets-là, on trouve suffisamment d’informations et de témoignages, de manière à partir sur de bonnes bases. Et sur les toilettes sèches collectives ?

On savait qu’il y avait des expérimentations de la sorte en Allemagne et dans d’autres pays européens, mais pas en France. On a pris contact avec un bureau d’études suisse qui nous a parlé d’Ecosec, à Montpellier.


La perche tendue par les futurs résidents de l’Ôôôberge a tout de suite été saisie par les Montpelliérains, occasion pour eux inédite de démontrer leur savoir-faire en matière d’assainissement urbain.

Le plus compliqué pour porter un projet jamais vu ? « C’est de bouger l’institution. Et encore, on est dans un contexte favorable », expliquent les futurs utilisateurs des lieux d’aisance. C’est en effet l’organisme HLM de l’intercommunalité qui est maître d’ouvrage des futurs bâtiments. Quand le groupe de militants a présenté son souhait de voir équiper les bâtiments de toilettes sèches, il a plutôt bénéficié de l’oreille attentive des dirigeants de l’organisme HLM, ici peut-être plus qu’ailleurs sensibilisés à la problématique de la qualité de l’eau. Les responsables ne leur ont pas ri au nez, et « ont seulement exigé que l’installation soit réversible, pour laisser la possibilité à chaque habitant de basculer vers le tout-à-l’égout. Et bien sûr, il a fallu qu’on montre patte blanche au niveau de la réglementation. »
Autour de la table, on imagine l’euphorie – et les maux de tête – des artisans d’Ecosec, du collectif d’habitants et des architectes, à plancher sur un projet totalement nouveau. Il a désormais passé toutes les étapes réglementaires et paperassières : il verra le jour…
Assez tourné autour du pot : quand Alain, Pascal et les autres s’assiéront sur leurs trônes, leurs urines descendront par gravité dans des tuyaux prévus à cet effet, jusqu’à une cuve située sous la terrasse du futur bâtiment commun. Au lieu de tirer la chasse d’eau, les usagers actionneront, grâce à une pédale à pied, un ingénieux système de tapis roulant qui conduira les matières fécales et le papier toilette dans un réceptacle à l’arrière de chaque cabinet. La VMC (1), qui aspire l’air intérieur des habitations, sera connectée via l’intérieur des toilettes, ce qui empêchera tout reflux des mauvaises odeurs.

Schéma du haut : le tapis roulant permet de collecter les urines.
Schéma du bas : une trappe située dans une autre pièce permettra de collecter les matières deux fois par an.

Maître-composteur local

Pour éviter au maximum les manipulations et faciliter la logistique, le collectif a exclu d’emblée l’option classique nécessitant l’apport de matières carbonées – généralement, une poignée de sciure – et a opté pour la séparation des urines et des fèces, avec stockage des fèces dans chaque habitation. « L’architecture de nos logements et les spécificités du sol – marécageux – sur lequel seront construits les bâtiments nous empêchaient de partir sur d’autres scénarios, comme une cuve commune pour les matières fécales, ou des trappes individuelles à l’extérieur des bâtiments. » Les « coffres de collecte » des fèces sont donc situés à l’intérieur. Ils sont conçus pour éviter toute manipulation inutile : une trappe de l’autre côté de la cloison, située dans le cellier ou la salle de bains, permettra, tous les 6 mois, de récupérer les matières. (2) La prestation sera assurée par le maître-composteur local, expert dans le domaine, avec qui les habitants passeront un contrat de maintenance. Il devrait être payé par les économies d’eau réalisées. Les matières fécales rejoindront par la suite les lisiers animaux et les déchets verts au sein de la station de compostage locale, pour donner, après maturation, un engrais de qualité. Quant aux urines, elles devraient à terme être valorisées, conformément aux prescriptions réglementaires, par des agriculteurs pépiniéristes et d’autres producteurs, évitant la pollution des rivières bretonnes.
C’est bien l’ensemble d’une nouvelle filière d’assainissement qui est en train de naître à Dol-de-Bretagne. Un assainissement qui permet, contrairement au tout-à-l’égout, de « boucler » le cycle de la matière et ainsi de transformer des déchets polluants en ressources. Déjà, d’autres projets bretons d’habitat participatif se sont rapprochés du collectif de l’Ôôôberge pour s’inspirer du projet. Autre signe qui ne trompe pas : la Région Bretagne a accordé une subvention pour la mise en place de la filière de valorisation des urines. Preuve qu’un vent nouveau souffle sur l’assainissement en France.

Fabien Ginisty
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1- Ventilation mécanique contrôlée.
2- On évalue généralement la production de matières fécales et de papier à 25 litres/ personne/an. Pour un ménage de 2,5 personnes, cela fait environ 75  litres. Pour les urines, c’est beaucoup plus : on compte à peu près 400 litres/an, soit un peu moins d’un litre et demi par jour et par personne.