Voyage en biodynamie

Patrick est vigneron, Raphaël fait du pain. Tous deux chérissent leurs vaches, animaux symboles de la biodynamie, qui fournissent cornes et bouses aux préparations appliquées sur les plantes. Entre l’Hérault et la Drôme, reportage sur une méthode agricole empreinte d’éthique et de spirituel.

« C’est du bon steak, ça ! » Patrick Maurel assène une tape amicale sur la fesse de son bœuf. Du steak ? Il n’en fera rien, c’est juste une façon de taquiner le bestiau – un jeune gascon au poil blanc, costaud comme il faut. Ici, les quelques bovins travaillent très peu et broutent beaucoup. Ils arpentent les vignes quand elles n’ont pas de feuilles et que le sol est sec, entretiennent le paysage, fournissent de la bouse… jusqu’à leur belle mort. « Une vache de 25 ans est morte il y a pas longtemps, raconte le vigneron. Ça vous remue les tripes. Elle a mis une semaine à s’éteindre. Elle a attendu que je sois là pour partir. »

Quittons les collines de Saint-Martin-de-Londres, dans l’arrière-pays de Montpellier, pour celles de la Drôme. Les bois ont remplacé la garrigue. Mais au bas du col de Perty, dans le tout petit village de Somecure, un autre paysan s’est « amouraché » de ses vaches. Celles-ci sont noires et avec leurs courtes pattes, leur silhouette trapue et leur gros museau, elles semblent sorties d’un autre âge. Depuis que Raphaël Micol a découvert cette race presque éteinte, encore présente chez quelques éleveurs en Haute-Savoie, en Suisse et en Italie, il s’est mis en tête d’en peupler progressivement son troupeau – un taureau et treize mères, sous lesquelles il élève des veaux pour la viande.

La vache Hérens est très rustique. Des ossements de cette race, datant de 300 avant J.C, ont été retrouvés en Suisse, et son ADN n’a quasiment pas bougé depuis cette époque. C’est une vache un peu bagarreuse, qui défend sa place au sein de la hiérarchie du troupeau.Raphaël

Des préparations enterrées plusieurs mois

L’amie agricultrice et le Mouvement de culture biodynamique, auprès de qui j’ai pris conseil pour écrire ce reportage, m’ont donc envoyée chez deux hommes à vaches ! Rien d’étonnant à cela :

La vache est l’animal fétiche des fermes en biodynamie. Parmi les ruminants, c’est elle qui a la digestion la plus aboutie. Sa bouse se rapproche de l’humus : pas de fibres, et un rapport équilibré entre l’eau et les matières solides.Raphaël
Les cornes, les bouses, les crânes et les organes des bovins sont aussi la matière première indispensable des préparations – « prépara » pour les initiés – que les paysans et jardiniers amateurs du mouvement utilisent pour « dynamiser » la terre et les plantes. Régulièrement, des groupes régionaux se réunissent, de préférence sur une ferme d’élevage, pour emplir des cornes de vache de bouse ou de silice, confectionner de « petites saucisses de camomille », introduire de l’écorce de chêne dans le crâne d’un ruminant et mettre des plantes à fermenter dans une vessie de cerf… Suivant des règles biens précises, certaines préparations sont suspendues au soleil, d’autres enterrées pour quelques mois. Très fortement diluées, elles seront ensuite pulvérisées pour améliorer la qualité du sol, favoriser l’action de la lumière sur les plantes ou encore lutter contre les maladies. Des « recettes de sorcière » qui ont longtemps fait passer les bio-dynamistes pour des fous adeptes d’un étrange folklore… Mais le mouvement ne se résume pas à ces préparations.

Issue de la réflexion de Rudolph Steiner, philosophe et scientifique autrichien, la biodynamie considère la ferme comme un organisme vivant, sur lequel il faut tenir compte des influences cosmiques et des interactions entre les êtres. En 1924, dans son Cours aux agriculteurs, Steiner décrivait des relations biologiques, mais aussi psychiques et spirituelles, entre les règnes minéral, végétal et animal. Sa vision de la nature, qui revendique une part d’ésotérisme, semble au premier abord hermétique, mais elle a été vulgarisée et traduite en méthode concrète par plusieurs générations de bio-dynamistes. Des paysans disent que c’est au fil des années de pratique que les pages du Cours aux agriculteurs se sont éclairées pour eux.

Tombé tout petit dans la potion magique

Raphaël, lui, est tombé tout petit dans la marmite de potion magique ! Disciple de l’anthroposophie, le mouvement spirituel fondé par Steiner, son père enseignait dans une école Steiner Waldorf. Raphaël a fait sa scolarité dans l’un de ces établissements privés, ouverts sur la compréhension de la nature et les activités manuelles, dont les élèves doivent très tôt effectuer des stages dans des fermes – de préférence biodynamiques. Il a repris il y a une dizaine d’années la ferme de ses beaux-parents, qui travaillaient eux-mêmes en biodynamie. Outre la viande de veau, il cultive du blé et du petit épeautre qu’il transforme en farine et en pain. Le verger et le potager servent surtout à l’alimentation familiale. Perrine Ebermann, sa femme, partage son temps entre la ferme et son activité de potière.

Le couple s’est récemment équipé d’un « dynamiseur » et d’un pulvérisateur spécial, afin de remuer et appliquer plus efficacement les « prépara ». Raphaël espère trouver ainsi « des réponses à des questions agronomiques sur lesquelles je bute ». Il aimerait mettre en place, avec des collègues, des protocoles pour tester le dosage et la fréquence des pulvérisations.

J’ai pris du recul avec ce que j’appelle la biodynamie de mes pères : les pionniers ont souvent abordé la biodynamie par une découverte intellectuelle, un choix de vie. Moi, je veux partir du bon sens accumulé par des générations de paysans qui ne savaient rien de la biodynamie. J’ai tout à apprendre d’un éleveur de vaches Hérens, de sa façon de se placer par rapport à l’animal…Raphaël

Lisa Giachino

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