Les monnaies locales citoyennes tracent leur route

En septembre 2011, nous consacrions un premier dossier au mouvement naissant des monnaies locales. Le tableau était simple : une dizaine de collectifs avait réussi à mettre en circulation de curieux coupons-billets sur leurs territoires. La bogue, la mesure, l’abeille… Des noms simples, soigneusement choisis pour véhiculer, en plus de leur valeur monétaire, des valeurs qui ne sont pas prises en compte par l’argent : attention portée sur l’humain à l’origine du produit ou du service, simplicité volontaire, valorisation d’une économie à taille humaine, c’est à dire à l’échelle d’un bassin de vie… Ces billets étaient autant de tracts contre la folie spéculative, et leur utilisation autant de grains de sable dans les rouages de la « méga-machine ».
En six ans, le paysage des monnaies locales, plus fourni et plus varié, a bien changé. La loi de 2014 qui reconnaît leur intérêt, ainsi que le film Demain et son million d’entrées, sont passés
par là. Les monnaies locales sont désormais connues et reconnues, et les « originaux » d’hier ont pris le statut de « précurseurs ». Dans les faits, une quarantaine de monnaies citoyennes circulent actuellement en France et, si l’on prend en compte les projets, on s’aperçoit que l’idée est présente sur l’ensemble du territoire. Toutefois, les collectifs citoyens ne sont plus les seuls à s’y intéresser. On ne compte plus les initiatives portées par des associations de commerçants, des entrepreneurs plus ou moins « sociaux », des élus de tous bords entourés d’experts en « écosystèmes
monétaires »…

RÉCUPÉRATIONS
Les simples citoyens n’ont plus le monopole de la monnaie locale. L’instrument est désormais utilisé par une myriade d’acteurs aux intentions variées. La puissance de cet outil fait aujourd’hui consensus, autant comme outil économique, pour favoriser un réseau, que comme instrument idéologique, pour porter des valeurs et « faire communauté ». Les précurseurs ont très tôt compris ce double intérêt de la monnaie. À Villeneuve-sur-Lot par exemple, utiliser l’abeille permet de renforcer le tissu de l’économie sociale et solidaire locale, au détriment des supermarchés
et des franchises mondialisées. Mais l’acte d’achat en abeilles signifie aussi que l’on adhère à une communauté de valeurs, pour qui le respect de l’environnement passe avant la croissance économique. Ainsi, à Villeneuve-sur-Lot et partout où s’implantent les monnaies citoyennes, c’est autant d’individus et d’initiatives qui forment un tout et qui disent aux autres, plus ou moins explicitement :

Nous, on fait la transition citoyenne, si le projet vous intéresse, rejoignez-nous !
Bien entendu, tous les promoteurs des monnaies locales qui sont apparues depuis 2011 ne partagent pas les mêmes intentions que les précurseurs. Certaines intentions sont purement
économiques et se rattachent uniquement à la défense du petit commerce face aux supermarchés. Par exemple, les commerçants de Cagnes-sur-Mer incitent le consommateur à « préserver et dynamiser le commerce de proximité » en « consommant malin » grâce à un gain de 10 % de pouvoir d’achat s’ils paient en renoirs. D’autres initiatives, comme à Nice, mêlent défense du petit commerce et défense de « l’esprit niçois », sans que l’on sache trop à quoi cet « esprit » fait référence. On reste également perplexe devant les déclarations récentes d’Hervé Morin, président du Conseil régional de Normandie, qui veut une monnaie régionale pour favoriser l’économie sociale et solidaire, mais aussi « construire ce sentiment d’appartenance collectif » à la nouvelle région (1). Le citoyen normand sait-il à quel projet il adhère quand il s’agit de se sentir « normand » ?

GRANDIR SANS S’AFFADIR
Dans le cas de la Normandie, cela ne mange peut-être pas de pain, « c’est fédérateur », doit penser l’élu centriste. On se rapproche cependant d’une forme de patriotisme économique décliné à la sauce locale, dont on ne voit pas bien en quoi il pourrait contribuer à rendre l’économie plus respectueuse de la nature et des humains. Pire, que penser d’une monnaie locale qui serait portée, par exemple, par la municipalité de Béziers (2) et qui serait utilisée pour valoriser un localisme nauséabond fondé sur le rejet de l’Autre ? Le risque de récupération du localisme, non plus vu comme un retour à une forme de mesure économique face à la démesure actuelle, mais comme porteur d’une identité excluante, est bel et bien là.

En parallèle, les collectifs citoyens, qui se sont regroupés au sein du réseau des MLCC (3), voient aussi grandir autour d’eux tout un mouvement issu du monde de l’entreprise, qui ne s’embête pas à considérer les valeurs qu’il véhicule. Les monnaies sont alors vues comme des « innovations monétaires » qui doivent permettre aux territoires et aux entreprises d’êtres toujours plus « résilientes », face aux « chocs exogènes », comme disent les économistes. Profitant de la dérégulation en cours du secteur, certains mettent par exemple au point des monnaies réservées aux entreprises d’un territoire qui leur permettent de se faire des crédits mutuels sans passer par les banques. On appelle ces monnaies des Barter. Certaines de ces initiatives sont privées,
et lucratives. D’autres, comme la SoNantes en Loire-Atlantique, sont portées par des organismes bancaires municipaux. Initiée par les acteurs économiques du territoire, cette dernière monnaie se veut pour autant « participative », et propose d’ailleurs une monnaie locale – uniquement numérique – aux particuliers. Dans sa charte, les mots « éthique » et « démocratie » sont absents. Le « devoir d’innovation » et la « prospérité » sont par contre omniprésents. « Ça part dans tous les sens », constate, mi-figue mi-raisin, Danielle Nadal, une promotrice de la doume, la monnaie citoyenne du Puy-de-Dôme. Mi-figue, car, on vient de le voir, les risques de récupération sont multiples. Mi-raisin, car la dynamique citoyenne bénéficie aussi de ce mouvement qui la dépasse. Le mécanisme est aujourd’hui reconnu, et les collectifs ont plus de facilité à convaincre, sur le terrain, de l’intérêt d’utiliser une monnaie porteuse de sens. La gonette lyonnaise, la beunèze en Saintonge, la tinda béarnaise, la pive  franc-comtoise, la roue  04, la doume, le cep… ont rejoint les historiques abeille du Lot-et-Garonne, luciole ardéchoise, héol finistérien, eusko basque…

Tandis que les plus jeunes impriment leurs premiers coupons-billets, ceux qui ont plus de bouteille débattent avec passion des moyens les plus adaptés pour « changer d’échelle », car l’heure est à la pérennisation et au perfectionnement des boucles économiques locales : dématérialisation, mutualisations voire « mariages » entre monnaies, investissement local…
Les monnaies citoyennes ont gagné en popularité, mais aussi en crédibilité : le réseau des MLCC est devenu un interlocuteur pris au sérieux par les pouvoirs publics pour les questions liées à la réglementation monétaire. Quant aux élus locaux, de plus en plus tendent des perches aux collectifs pour nouer des partenariats. L’occasion de changer d’échelle est ainsi parfois proposée avec sincérité de la part d’élus en quête de solutions locales. Afin de prévenir la récupération et grandir sans s’affadir, les collectifs membres du réseau des MLCC ont réalisé un travail de fond pour approfondir les principes et les objectifs qui les unissent, et qui les distinguent des autres initiatives. On en citera trois : la gouvernance démocratique, l’éthique dans l’économie et l’appropriation citoyenne de l’outil monétaire. Autant de garde-fous pour que les monnaies locales citoyennes gardent leur identité et restent un outil de transition citoyenne, là où certains y voient un outil d’adaptation libérale.

Dossier réalisé par Fabien Ginisty
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1 – Début juin, dans un communiqué repris par leveilnormand.fr
2 – Le réseau des MLCC a été contacté par l’équipe municipale, proche du FN, désireuse d’avoir des informations pour créer une monnaie. Sans que cela ne fasse l’objet de débat au sein du réseau, ce dernier a opposé son refus.
3 – MLCC pour monnaies locales complémentaires et citoyennes.