Sortir la tête de l’eau par l’entraide

GEM REDON

Au Groupe d’entraide mutuelle de Redon, des personnes en situation de fragilité psychique se retrouvent pour partager des moments. Connaître les difficultés de chacun leur permet de se comprendre et de s’épauler : une méthode désormais reconnue par la psychiatrie.
ça va Patrick, ça fait longtemps que j’t’ai pas vu ! » « Mercredi t’étais pas là, ça va mieux tes vertiges ? » « C’est vous qui venez du Sud de la France ? Le vent vous a poussé ! » « T’as mal à la tête, Jean-Pierre ? » Méli-mélo de conversations, embrassades, rigolades, raclements de chaises sur le carrelage, la réunion au Barouf débute dans une sympathique cacophonie. Comme tous les vendredis, les adhérents du Groupe d’entraide mutuelle (GEM) de Redon, en Île-et-Vilaine, se retrouvent dans leurs locaux du centre social Confluence, pour passer un moment ensemble. Peu à peu, chacun trouve sa place autour des petites tables rondes. Dans un angle de la salle, Jean, avec sa carrure de rugbyman, trône fièrement derrière un petit bar sans alcool qui propose aussi des gâteaux. Aujourd’hui, en raison de la visite de L’âge de faire, l’ambiance est un peu différente. Pas de jeux de cartes, ni de discussions par petits groupes. Les adhérents ont décidé, d’un commun accord, de se raconter collectivement.

UNE LOI DÉCISIVE
Philippe, chemise blanche et cravate impeccable, prend les devants. Il adore parler : « Au GEM, on rigole pas mal. Ça fait du bien. C’est comme un médicament. Le GEM évite la solitude, on s’entraide entre adhérents. On se connaît, on fait des sorties, c’est très agréable. » « On est une grande famille », complète Gabriel. Christelle, une jeune femme, ajoute d’une toute petite voix : « Le GEM, ça évite des hospitalisations. C’est tout bénéf ! »
Le Groupe d’entraide mutuelle de Redon a été créé fin 2006 en application de la loi du 11 février 2005 « pour l’égalité des droits et des chances, la participation et la citoyenneté des personnes handicapées ». Pour la première fois, la situation de handicap psychique a été reconnue dans la loi, et la mission d’un GEM a été définie. Elle consiste à accompagner vers l’autonomie et la réinsertion sociale des personnes en situation de fragilité psychique, et à leur proposer une alternative à la prise en charge strictement hospitalière.
Dans certains départements, les GEM se sont inscrits dans la continuité des clubs d’accueil portés par l’Unafam (Union nationale des familles et amis des personnes malades et/ou handicapées psychiques), l’association Croix Marine et la Fnapsy (Fédération nationale des usagers en psychiatrie). Ces clubs permettaient déjà aux personnes en situation de fragilité psychique de se rencontrer autour d’activités communes, de recréer des liens sociaux et de construire des projets. Les GEM, structures non médicalisées, ne remplacent pas totalement les soins, qui restent nécessaires. Financés essentiellement par les Agences régionales de santé (ARS), ils sont aujourd’hui plus de 400 sur le territoire. À Redon, le GEM, qui compte 50 adhérents, a été accueilli dès sa création par le Centre social Convergence, qui recevait déjà pour des activités, des patients du Centre médico-psychologique (1).
Céline Le Creff, une des deux animatrices du GEM, encourage Danielle à prendre la parole :

Les trois grandes valeurs, c’est prendre confiance en soi et dans les autres. C’est aussi changer le regard extérieur sur les difficultés psychiatriques ou psychologiques. Et s’ouvrir vers la cité, vers l’extérieur.Danielle, adhérente qui fréquente la structure depuis 2010.
Se responsabiliser, Danielle le fait depuis plusieurs années et annonce qu’elle a envie de continuer, en restant membre du Conseil d’administration de l’association Oxygène, qui gère le GEM depuis 2009. En effet, une circulaire ministérielle du 20 mai 2008 a obligé les GEM à passer en associations d’usagers, afin que les adhérents se prennent de plus en plus en charge. L’association Oxygène gère tous les aspects de la vie du groupe à l’exception de la délégation d’employeur, exercée par le Centre social Confluence. Ces responsabilités ont fini par peser lourdement sur les épaules de Gabriel, qui souhaite mettre un terme à son mandat de secrétaire : « Je veux prendre du recul. C’est difficile, c’est beaucoup de contraintes. »
Catherine en a fait l’expérience aussi. Elle s’est laissée convaincre d’occuper le poste de secrétaire. Elle témoigne dans l’ouvrage collectif À livre ouvert, écrit pour les dix ans du GEM de Redon (lire ci-contre) : « Il fallait apprendre à s’assumer et ça, pour des personnes en fragilité psychologique, c’est compliqué. » Les adhérents ont travaillé sur les statuts de l’association, les formations nécessaires pour exercer un mandat d’administrateur, le financement des activités, des besoins, des déplacements, etc.

« ÇA NOUS SORT LA TÊTE DE L’EAU »
Peinture, expression théâtrale, émission radio, poterie, sport, cuisine, repas partagé… Les adhérents participent librement aux différentes activités qu’ils animent eux-mêmes. « Les ateliers fonctionnent pour et par les adhérents qui ont les compétences », précise Céline. Ainsi Philippe a découvert la couture et Danielle a « fait travailler sa mémoire et ses neurones » grâce à l’atelier théâtre. Progressivement, ils ont mis en place des journées à thème, comme « Mains libres », qui permettent à chacun de choisir une activité manuelle et de monter des projets collectifs comme la fabrication de cabas à partir de paquets de café. « L’association Oxygène, ça nous booste, précise Philippe. Ça nous donne envie de nous lever le matin. Ça nous fait sortir. » Manu, très discret, ajoute que ça lui permet « d’oser oser. Pour des projets à court terme, ça nous sort la tête de l’eau ».
Au GEM, la pratique de la démocratie guide le fonctionnement et l’organisation de la vie du groupe. Un adhérent qui veut proposer une nouvelle activité la note au tableau. Le sujet sera discuté lors du Comité de rédac’ qui réfléchit et organise la sortie mensuelle – culturelle, gastronomique… – et les activités du mois suivant. Chacun peut y participer et des petites commissions sont mises en place avec ceux qui veulent s’investir.

GAGNER EN AUTONOMIE
Tous les deux mois, se tient au Barouf la réunion des adhérents : « Avec les administrateurs on l’avait appelée « l’instance du peuple », précise Céline. Tout émane de là. Tout projet est mis à l’ordre du jour du bureau puis acté à la réunion du CA. »Tous les jours, le « coup de gueule, coup de cœur » permet à chaque personne de dire ce qui va ou pas, pendant le Temps café, de 13h45 à 14h30. « C’est une sorte de point météo, précise Céline. On solutionne sur le champ ou ça remonte à la réunion des adhérents. Ça peut aussi être approfondi par les administrateurs. ».
En dix ans d’existence, huit voyages en France ou à l’étranger ont été organisés. Dix réunions ont permis de préparer la dernière expédition.
« On n’est pas des éducateurs. Ce sera la dernière année où les salariées vont accompagner les adhérents pendant les vacances. On forme le collectif à organiser des vacances. Et on se retire. Nous, les salariées, sommes un outil au service du projet des adhérents. » Pour leur permettre de gagner en autonomie, le GEM sans salarié a été instauré une fois par mois, depuis l’année dernière. Les adhérents se retrouvent entre eux au Barouf, pour faire des jeux de société, jouer au palet, aux boules, etc. « J’ai envie d’appuyer sur l’accélérateur », reconnaît Danielle. Manu semble aussi intéressé par cette perspective d’autonomie : « À l’avenir, les salariés seront de moins en moins là. » « Tu veux nous virer ? » s’amuse Céline.
Christelle prend la parole timidement pour parler d’une chose qui lui tient à cœur.

On a un projet de faire un bar à soupe. On a commencé à faire un bar sur roulettes. Ça veut dire qu’on peut être sollicités pour aller faire un bar sans alcool à l’extérieur … des fois sans être accompagnés des salariées.Christelle
Des adhérents du GEM ont ramassé des pommes et lavé des bouteilles pour le collectif Le champ commun (2) qui, en échange, leur a prêté une friteuse. Ils ont vendu des boissons et des gâteaux lors d’un banquet breton. Ils ont rencontré une famille syrienne originaire d’Alep avec qui ils ont enregistré une émission radio en partenariat avec Timbre FM, à Augan, dans le Morbihan. Cette ouverture sur l’extérieur, Aya la souhaite encore plus affirmée.
J’ai eu une grosse hésitation à venir ici. Ça me conviendrait mieux si on était encore plus ouvert sur la ville. Qu’on propose nos capacités. Qu’on s’ouvre sur la Maison de retraite. Ils ont besoin de monde pour la belote. On pourrait aussi construire des bancs.Aya

L’ATTENTION À L’AUTRE
Rires, sourires, petits gestes, attentions diverses… Les adhérents du GEM s’écoutent et se soutiennent mutuellement. Si quelqu’un hésite, on rigole un peu, mais aussitôt on l’aide. Quand une personne n’est pas venue depuis un certain temps, « on lui dit un petit bonjour au téléphone, explique Philippe. On lui montre qu’on est des amis ». Ce souci de l’autre est conceptualisé dans la « paire aidante » : deux personnes qui ont des affinités constituent un binôme au sein duquel chacune prendra des nouvelles de l’autre ou l’accompagnera à l’occasion d’une démarche difficile. « J’ai fait marcher ça, dit Nina dans À livre ouvert, pour une hospitalisation à Saint-Avé (Morbihan) parce que je ne voulais pas y aller toute seule. J’ai demandé à Alain, mon pair-aidant, de m’y emmener. » Cette paire-aidance montre que la psychiatrie a fait du chemin depuis l’époque où elle enfermait les gens pour les soigner, rappelle Céline :

Aujourd’hui, quand les médecins psychiatres signent une convention avec l’association Oxygène, c’est une façon de dire qu’ils reconnaissent ce principe de paire-aidance ou paire-émulation. Ils vous reconnaissent à vous, adhérents, une compétence. Quand on est passés par des moments difficiles on détient une expertise de l’expérience et on est à même de soutenir une personne qui est dans la même situation. C’est quand même énorme !

Nicole Gellot
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1 – Centre médico-psychologique : établissement public pluridisciplinaire qui regroupe des spécialistes de la santé mentale.
2 – Champ commun est une SCIC implantée à Augan (Morbihan) qui a créé un bar-café-concert- et s’investit pour le maintien de l’emploi au pays.

TROUVER UN GEM
Pour accéder à la carte de France interactive des GEM, aller sur http://www.psycom.org/ Cliquer dans l’onglet « Soins, accompagnement et entraide ». Puis, dans la colonne rouge de droite, cliquer sur « Entraide » puis « Groupe d’entraide mutuelle ». Un lien (vert) permet alors d’accéder à la carte interactive des GEM.

À VOIR
« Le GEM », une bouffée d’oxygène : c’est un documentaire sur le GEM de Redon, réalisé en 2013 par Marie-Josée Desbois, en partenariat avec L’arbre aux films. Durée : 30 minutes. Prix : 5 euros.
Contact : GEM Oxygène, 5 rue Guy Pabois, 35 600 Redon. Tél. : 02 99 71 67 53

ET AUSSI
Sur le site www.solidarites-usagerspsy.fr, on peut visionner trois vidéos sur les GEM. À Paris (6e) au GEM « Le Passage », les adhérents participent à un atelier d’écriture. Dans le 20e, le GEM « La maison de la vague » se raconte en musique. À Rambouillet, on découvre les différentes activités du GEM « La tortue qui trotte ».
www.solidarites-usagerspsy.fr/s-occuper-de-soi/groupes-d-entraide-mutuelle-gem/

DU CÔTÉ DES ASSOCIATIONS
La Fédération nationale des associations d’usagers en psychiatrie (FNAPSY) se mobilise pour que les usagers soient présents dans les concertations préalables à l’établissement des lois. Le CNIGEM et l’Union nationale GEM-France oeuvrent pour la promotion et le développement des GEM. L’AGASPY travaille à l’amélioration de la condition des personnes souffrant de syndromes psychiques.

À L’ÉTRANGER
Des collectifs qui s’apparentent aux Groupes d’entraide mutuelle existent au Québec et en Italie, pays dans lequel il n’y a plus d’hôpital psychiatrique depuis 1970.