Solidarité à Calais : une heure, pas plus !

Sept mois après le démantèlement du bidonville de Calais, entre 500 et 1000 réfugiés sont revenus. Les associations qui les soutiennent doivent jouer au chat et à la souris pour pouvoir distribuer de la nourriture. L’objectif des autorités ? Empêcher l’implantation d’une nouvelle « jungle ».

D’Érythrée jusqu’à Calais, j’ai croisé autant de bienveillance que de personnes qui voulaient empêcher mes déplacements. On a vécu la violence à travers chaque pays traversé. Ici comme ailleurs, la police obéit, matraque et gaze. Les policiers sont du mauvais côté, mais ils restent humains », témoigne Natty, croisé au pied d’un pylône électrique haute tension, dans la zone industrielle des Dunes, à 5 km du centre-ville. À 22 ans, il revient régulièrement à Calais dans l’espoir d’atteindre les rives anglaises. Le reste du temps, il rejoint le quartier de la Chapelle, à Paris, pour se « reposer » : même si les migrants y sont victimes de violences, les conditions de vie y sont plus supportables.
Sept mois après le démantèlement du bidonville de Calais, les barbelés sont toujours là. Des hommes, des femmes et des enfants (entre 500 et 1 000 personnes, dont de nombreux mineurs isolés) dorment sur le sol de la zone industrielle. Certains d’entre eux reviennent des CAO (centre d’accueil
et d’orientation) où ils avaient été dispersés au moment de l’évacuation de la « Jungle ». D’autres fuient les évacuations du quartier parisien de la Chapelle, ou sont des anciens résidents du camp de Grande-Synthe, à 40 km de Calais, accidentellement incendié il y a trois mois.

« MOINS NOMBREUX, LES RÉFUGIÉS SONT MOINS VISIBLES »
Jusqu’au 1er juin, une distribution quotidienne de nourriture avait lieu sur la zone. À la sortie de la forêt où dorment la plupart des réfugiés, ce rendez-vous permettait tant de restaurer ceux qui en avaient besoin, que de créer du lien entre les réfugiés et leurs soutiens. Ce soir de la fin du mois de mai, en attendant les trois fourgons de l’Auberge des migrants, plusieurs groupes de personnes se rassemblent pour discuter ou jouer au football. Quand les bénévoles arrivent, tous se mettent en file, le sourire aux lèvres, prêts à recevoir ce repas qui sera l’unique du jour pour certains. Au menu, couscous et légumes aux épices. Comme d’habitude, un habitant de Calais a apporté son groupe électrogène, permettant aux réfugiés de recharger leurs portables et même d’écouter de la musique. Sur le même lieu, des bénévoles de Gynécologie sans frontière les accompagnent dans leur suivi médical. Présentes tous les jours, elles déplorent leur isolement : « Médecins sans frontière passe une fois par semaine, on est trop peu nombreux. »
Présente sur place depuis 2008, l’Auberge des migrants joue le rôle de base arrière pour cinq autres associations anglaises et françaises qui utilisent son entrepôt. Ce qui a changé depuis le démantèlement du camp ? « Comme les réfugiés sont moins nombreux, ils sont moins visibles, on continue à aider mais c’est devenu compliqué
», témoigne Margot Bernard, en service civique à l’Auberge des migrants. « On a arrêté de distribuer des tentes, elles sont confisquées par la police. Les allers-retours à la machine à laver continuent, les sacs de couchage empestent quotidiennement le gaz lacrymogène », ajoute François Guennoc,
vice-président de l’Auberge.

« NOUS AVONS TROP SOUFFERT »
Début mars, la maire de Calais, Natacha Bouchart, a fait comprendre qu’elle ne voulait pas d’un nouveau bidonville :

Je ne veux surtout pas qu’il y ait un appel d’air et que nous revivions ce que nous avons vécu : nous avons trop souffert.Natacha Bouchart, maire de Calais,
 Ce jour-là, elle a déposé un arrêté interdisant la distribution de repas aux migrants. Trois semaines après, le tribunal administratif de Lille a donné raison aux associations, estimant que l’arrêté « a pour effet de priver une population en très grande précarité d’une assistance alimentaire vitale ». La préfecture du Nord a alors limité les distributions dans le temps et l’espace : pas plus d’une heure par jour, et uniquement sur la zone industrielle.
La situation a encore empiré à partir du 1er juin. Depuis, régulièrement et sans aucune autorisation judiciaire, la police empêche la distribution au lieu habituel. Les bénévoles sont obligés de déplacer plusieurs fois leurs fourgons. Ainsi, le 4 juin, le partage des repas a eu lieu devant une petite église, l’accès aux rues environnantes étant bloqué. Le lendemain, la gendarmerie était sur place pour interdire, ici aussi, la distribution. Sur le trottoir, quelques riverains « en colère », accompagnés de M. Demassieux, adjoint au maire, qui a conseillé aux militants « d’aller distribuer dans une commune voisine ».
Le 15 juin, les associations ont saisi dans l’urgence le juge du tribunal administratif de Lille pour lui demander d’enjoindre aux autorités de respecter les libertés et les droits fondamentaux des exilés présents sur le Calaisis. Le 23 juin, le ministre de l’Intérieur, Gérard Collomb, leur demandait à son tour d’aller « exercer leur savoir-faire ailleurs ».
Le 26 juin, le tribunal administratif de Lille a donné raison à la plainte des associations en ordonnant, en référé, une batterie de mesures d’aide envers les réfugiés résidant à Calais. Parmi ces mesures, la mise en place de plusieurs points d’eau, de sanitaires et de douches. Alors que le juge écarte l’idée d’une réouverture sur place d’un centre d’accueil d’urgence, la maire de Calais a souhaité faire appel de cette décision. Selon Christian Salomé, le président de l’Auberge des migrants, la décision du juge « permet de stopper l’aspect inhumain de la situation actuelle à Calais ».

Nicolas Thomasset

Vidéo réalisée sur place par Nicolas Thomasset