S’émanciper du calendrier

photo L.Robin
photo L.Robin
Je ne connais pas son prénom, mais il y a dans la vallée des Merveilles, dans le Mercantour, une guide de montagne à la verve politique savoureuse. Sa visite des gravures rupestres, dont les plus anciennes datent du Néolithique, est émaillée de remises en perspective sur les prémices préhistoriques du capitalisme et de la domination masculine. À condition que vous ne l’applaudissiez pas, elle chantera peut-être, face à la montagne, pour vous permettre de ressentir l’acoustique d’un cirque de roche. Elle vous proposera aussi de vous allonger et de fermer les yeux pour percevoir les vibrations du sol, riche en uranium. Bref, elle guidera les êtres minuscules que vous êtes à travers les plis grandioses de l’écorce terrestre.
Pourquoi je vous parle de mes vacances ? Parce que ce n’est pas facile de démarrer un édito quand on n’est pas tout à fait sortie de la pause de l’été – me voyant à la peine, mes camarades goguenards m’ont proposé comme accroche « le Pays Basque c’est sympa » et « dans le Jura on peut faire des confitures », donc finalement, vous ne vous en sortez pas si mal avec mon histoire de Mercantour. Bref. Une guide de montagne qui replace les enjeux dans un temps long, pas de radio, pas d’internet… ça fait du bien après des mois de bourrage de crâne électoral.
Le retour à « l’actualité » est un peu brutal. Pendant qu’on décrochait, nos chers gouvernants ont continué au pas de course, plus fidèles que jamais à leur habitude de nous imposer le calendrier politique. Les nouvelles ne sont pas réjouissantes : prolongement de l’état d’urgence ; validation du recours aux ordonnances pour réformer le Code du travail ; projet d’élargissement de l’obligation vaccinale à onze maladies ; fléchage des fonds européens de la Politique agricole commune défavorable à la bio ; annulation de crédits destinés aux collectivités locales…
La nouvelle majorité n’a pas perdu de temps. Et nous ?
On se prend à rêver des « jolies grèves du mois d’août » racontées cet été par Le Monde Diplomatique. En 1953, le président du Conseil Joseph Laniel avait obtenu des députés, le 11 juillet, l’habilitation à légiférer par décrets-lois en matière économique et sociale, notamment sur les conditions d’avancement et de départ à la retraite des personnels des services publics. Ça ne vous rappelle rien ? Mais « la réponse des fonctionnaires provoqua une pagaille estivale inédite », rappelle l’historien Michel Pigenet, qui démarre son article ainsi : « Garder la maîtrise du calendrier est une règle aussi vieille que le pouvoir. »
Face à cette volonté des dirigeants de contrôler le temps, la plus grande des résistances est donc de s’émanciper de leur calendrier. Lutter pied à pied est parfois indispensable, mais ça ne suffit pas. Il nous faut continuer à tisser patiemment une autre société où nous serons, collectivement et individuellement, libres de notre temps.
Lisa Giachino