Sans-papiers : les cercles de silence

En short, T-shirt mouillé, un grand gaillard achève son footing et débouche sur la place des Terreaux, à Lyon. Le jeune homme pénètre sur l’esplanade et prend part à la carte postale : lumière automnale qui rougit les façades, terrasses bondées, hommes pressés, étudiants bizuts déguisés, groupes de touristes… Contrastant avec l’agitation de cette fin d’après-midi, au pied des marches de l’Hôtel de ville, une cinquantaine de personnes se tiennent immobiles, en cercle. Elles font silence. Le jeune homme en sueur ralentit, s’arrête et prend place à côté d’une petite mamie qui, canne à la main, semble commencer à pâtir de l’immobilité. Elle lève la tête, échange un sourire, et replonge dans ses pensées. Sur une banderole tenue par deux participants, on lit : « Lyon, cercle de silence. Soutien aux « sans-papiers » ».

Qu’il neige ou qu’il vente, ils se retrouvent ainsi, toujours au même endroit, une fois par mois, depuis 2008. En silence, ils dénoncent « la criminalisation et la peur de l’étranger », et en appellent à la conscience de tous pour le respect de la personne : « qu’un migrant arrive, avec ou sans papiers, c’est une personne et il doit être traité comme telle », souligne Michel Durand, l’un des initiateurs du mouvement à Lyon. Cet après-midi de septembre, le prêtre militant distribue des tracts aux passants. Beaucoup d’entre eux ont la même réaction qu’Anthony, une vingtaine d’années : « Je ne sais pas trop quoi en penser. Est-ce que quelqu’un qui a déjà une opinion sur ces choses là, ça va le faire changer d’avis ? »

« Une belle énergie »

L’aventure des cercles de silence commence à Toulouse, un jour d’octobre 2007. Le frère franciscain Alain Richard, 83 années, rompu à l’action non violente, organise avec sa communauté un premier rassemblement sur la place du Capitole, pour dénoncer les conditions d’enfermement des étrangers au centre de rétention administrative de Cornebarieu, en banlieue toulousaine. Hommes, femmes, enfants enfermés au seul motif qu’ils ne possèdent pas de papiers français. Au cours des rendez-vous réguliers, les religieux sont rejoints par des militants des associations de défense des migrants, puis par un large public d’anonymes… toujours en silence : [quote cite= »Frère franciscain Alain Richard »] J’ai participé comme beaucoup d’autres à des manifs pour cette question des sans-papiers. Mais j’étais mal à l’aise. Même les meilleurs slogans m’apparaissent insuffisants en face de ce qu’est la dignité de quelqu’un, de ce qu’est l’humanité d’un être humain.[/quote] Très rapidement, le mouvement fait boule de neige. Aujourd’hui, plus de 170 cercles de silence, de tailles très variables, réunissent des milliers de personnes dans la France entière, en général un soir par mois. Si chaque cercle s’organise à l’échelon local, ses modalités sont partout les mêmes : une heure de silence, en cercle, en place publique, pour donner une voix aux migrants, et sensibiliser aux conditions actuelles de leur accueil.

Un reportage à Lyon de Fabien Ginisty, à lire dans le numéro de novembre de L’âge de faire.