Réfugiés, une nuit sur les rails

Six adolescents érythréens voulaient quitter la vallée de la Roya, où ils étaient bloqués depuis trois semaines, pour rejoindre Nice. De tunnel ferroviaire en viaduc, récit de 20 km de marche et de leur expulsion illégale.

Nous marchons sur l’ancienne route du sel entre Nice et Turin, où sont passés des milliers de mulets chargés de marchandises. La voie est libre, Karine (1) a vérifié. Ça fait longtemps que Binam et Famiel n’ont pas vu le soleil. Depuis trois semaines, les deux garçons vivent reclus dans un studio prêté par Jeff et Karine. Trop risqué de sortir, avec les patrouilles de police. Ni Karine, ni Jeff ne savent par quel bout prendre ces ados timides qui comprennent à peine un peu d’anglais.
Pour briser leur isolement, ils ont organisé cette petite expédition chez leurs amis Theresa et Tom, qui vivent à l’écart du village et accueillent deux autres Érythréens. Les visages de Binam et Famiel s’éclairent quand Philemon et Seare, leurs copains, les saluent : une étreinte érythréenne, ponctuée de solides coups d’épaule.

Je ne les avais jamais vus sourire comme ça !

La voix de Biniam n’a pas encore mué, il ne doit pas avoir plus de 14  ans. Philemon et Saere ont 17 ans et plus d’assurance, surtout Philemon qui se débrouille bien en anglais. Ils sont devenus complices avec Theresa, qui déploie des trésors d’énergie pour communiquer avec eux. Elle a commencé avec Philemon un lexique anglais-tigrinya, écrit et sonore. Mais cet après-midi, elle est dans tous ses états : les garçons veulent partir.

LES ADULTES IMPUISSANTS
L’association Roya citoyenne a envoyé des demandes de protection à l’Aide sociale à l’enfance, qui a l’obligation légale de les prendre en charge. Pas de réponse. Et ce matin, quand ils ont appris la nouvelle arrestation de Cédric Herrou, figure emblématique de la solidarité avec les migrants dans la vallée, « leurs espoirs sont tombés à terre », explique Theresa.
Après l’Éthiopie, le Soudan, la Libye et l’Italie, où ils ne se voyaient pas d’autre avenir que dans les camps de la Croix Rouge, ils sont partis à pied de Vintimille, côté italien, et ont remonté la vallée jusqu’aux villages français. De là, pour rejoindre Nice, il faut soit repasser par Vintimille, soit suivre les 76 lacets de la route de Sospel. Mais toutes les issues sont verrouillées par les forces de l’ordre.

Ils veulent avancer. Leur rêve, c’est d’aller en Allemagne.
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Blottis les uns contre les autres, les quatre garçons jouent du téléphone, font des plans pour partir ensemble le soir même, à pied, en suivant le chemin de fer.
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Theresa a dessiné un schéma avec des flèches pour bien leur faire comprendre que s’ils partent, ils ont 90 % de chances d’être interceptés et de retourner à Vintimille. Peine perdue, leur décision est prise.
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Impuissants, les adultes ne peuvent que remplir leurs sacs à dos de nourriture et les habiller chaudement.Rendez-vous à 22 heures, sous le tunnel de la gare de Saorge-Fontan. Jusqu’à 5 heures du matin, aucun train ne circule sur cette voie. Le but est de passer Sospel et d’embarquer au petit matin, à la gare suivante, dans un train pour Nice, après 20 km de marche.
Come with me

Philemon, Sarvey, Binam et Seare sont rejoints par un jeune homme et par Danaé, une jeune fille de 16 ans coiffée d’un bonnet à pompon.
Étreintes et coups d’épaules, puis on se met en route. En compagnie de ces six ados qui papotent dans leur langue, on croirait presque une excursion de colonie de vacances. Le moniteur, c’est Philemon, qui montre le chemin, donne le rythme, vérifie que tout le monde va bien. En tant que plus vieille brebis du troupeau, j’ai droit à sa sollicitude. Quand je trébuche sur le ballast, Philemon me dit « Come with me » et me donne la main. Dans les tunnels, à l’abri du vent et des regards, nous pouvons allumer les lampes. À la sortie, il faut éteindre et continuer dans le noir, en évitant de se cogner aux barres de fer des changements de voie. Heureusement, en quelques secondes, nos yeux s’habituent à l’obscurité et les étoiles nous éclairent. Les cailloux pointus font mal aux pieds. Sur les viaducs, on reste bien au milieu, sans un regard pour l’abîme.

CAILLOUX POINTUS
Au bout de 2 ou 3 heures, les jeunes posent leurs fesses sur le métal froid des rails, font tourner une canette de soda, croquent un sucre, puis repartent d’un bon pas après 5 minutes. Peu à peu, pourtant, la fatigue se fait sentir. Ce n’est pas seulement la marche qui est éprouvante, mais aussi la traversée des gares. Il faut se risquer en pleine lumière, avec la crainte de se retrouver dans les phares d’une voiture de la gendarmerie. Nous franchissons celle de Breil-sur-Roya, puis la plus risquée, Sospel, et enfin un tunnel de 6 km. Nous y sommes presque.

Ils nous tombent dessus à 3 heures du matin. Au début, je ne perçois que la lueur de leurs lampes et leurs cris, que je confonds avec des aboiements de chiens. Environ quinze soldats, gendarmes et policiers, qui pointent leurs armes sur nous. Certains braillent : « Y en a ! J’en ai 2 ! Ils sont 7 ! » Danaé s’accroupit et pleure. En voyant qu’ils ont affaire à des adolescents effrayés, les militaires se calment.
Nous embarquons pour la Paf de Menton. Les gamins ont des mines épouvantables, mais pas désespérées. Danaé me demande avec un sourire : « Nice ou Vintimille ? » Le lendemain à 13 heures, après avoir été enregistrés comme mineurs, ils seront mis dans le train pour Vintimille. En toute illégalité : un mineur isolé n’est théoriquement pas expulsable.

Lisa Giachino
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1 – Les prénoms de cet article ont été modifiés.

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