Un petit shoot de progrès ?

implants rfid

Ce soir, l’ambiance est très lounge (1) à Epitec. Tout le monde est jeune, propre et souriant, super content de passer la soirée sur son lieu de travail. Epitec, c’est LE espace de coworking ultra branché de Stockholm. Ce soir, donc, c’est la fête : on a sorti les platines… et les seringues ! Mais non, qu’allez-vous imaginer ! Rassurez-vous, ici, pas de drogue anti-productive. Quand on sort les seringues en public, on prévient les médias et on appelle ça une « implant party ». Cela consiste à se faire injecter une micro-puce RFID dans le gras de la main par un tatoueur sympa. Cela dure quelques secondes, c’est indolore, c’est génial. À la différence des brebis qui ont leur puce RFID qui pend à l’oreille, là, c’est sous la peau, c’est pratique, on peut se laver les cheveux sans risquer les interférences.

Bon. À quoi ça sert, au fait ? « Ça vous simplifie la vie ! C’est pour ça que les gens sont intéressés ! », s’emballe le directeur de l’Epicenter (2). Concrètement, c’est vrai que c’est quand même énorme : une fois pucés, vous n’avez plus besoin d’introduire une clé dans la serrure pour pénétrer dans votre bureau, et, attendez la suite : plus besoin de taper de code pour faire des photocopies ! Il suffit de se faire biper !

La motivation profonde des gens qui vendent cette technologie est évidente. Mais qu’en est-il de ces cobayes volontaires ? Aussi bête soit-on, on ne se fait pas implanter une puce parce que cela permet de faire des photocopies, n’est-ce pas ? Quel humain normalement constitué n’y voit pas les risques à venir de contrôle social que cela implique ? Les risques de fusion totale de la vie privée et de la vie publique, où même notre taux de cholestérol ne nous appartient plus ? On parle ici des risques à venir, et non des possibilités actuelles, car c’est bien d’avenir dont il s’agit dans les motivations profondes de ces cobayes volontaires : « Je veux faire partie du futur. C’est pour ça que je le fais », explique une jeune femme exaltée.

On peut prendre ce témoignage, naïf et irrationnel, à la légère, mais on peut aussi le prendre comme une profession de foi, par nature naïve et irrationnelle : la foi dans le tout technologique, dans l’homme augmenté, comme d’autres croient en la réincarnation ou en la bonté humaine. Une foi qui va leur permettre de se transcender, de réaliser des choses qu’elles n’auraient jamais faites si elles ne croyaient pas en cet idéal, pour le meilleur et pour le pire. Voilà comment on en arrive à se faire implanter une puce, volontairement et avec le sourire, dans le seul but d’avoir accès à une photocopieuse…

Il est très difficile de prendre de la distance pour penser le rapport que nous avons au progrès technique tellement nous baignons dedans. À quel moment nous émancipe-t-il ? À quel moment nous asservit-il ? A quel moment sommes-nous dans la « religion du progrès », sans même en avoir conscience ? « Ce n’est pas la technique qui nous asservit, mais le sacré transféré à la technique », dit le philosophe Jacques Ellul. Exemple, pour bien comprendre : la grelinette, cette formidable invention, qui permet d’aérer le sol sans se faire mal au dos, sans bruit et sans pétrole. C’est incontestablement un progrès qui nous émancipe. Mais attention ! Si vous ressentez une certaine angoisse au moment d’aller jardiner parce que vous n’arrivez pas à mettre la main sur votre grelinette, méfiez-vous ! Vous êtes en train de faire de la grelinette un objet indispensable, alors qu’il est simplement utile ! Le premier des plaisirs, c’est bien de jardiner, quel que soit l’outil, n’est-ce pas ?…

1 – « Bar, restaurant à l’atmosphère feutrée, au design raffiné (larges banquettes, par exemple) et à la musique d’ambiance caractéristique (appelée musique lounge) invitant à la détente. (S’emploie souvent en apposition : Bar lounge..). », (Larousse.fr)

2 – Les citations de cet article (à l’exception de celle de Ellul) sont tirées de reportages de France 24 et d’Euronews. Le reportage d’Euronews (à retrouver en tapant « Euronews transhumanisme ») mériterait un édito à lui tout seul…

Fabien Ginisty