Manuel Valls et les otages

Nous sommes le mardi 24 mai. Depuis deux jours, la CGT, en lutte contre la loi El Khomri, a fermé 6 des 8 raffineries du pays. Et, ce jour-là, les deux dernières qui fonctionnaient sont également mises à l’arrêt. Pour faire leur plein, les Français se ruent dans les stations, qui se retrouvent rapidement en situation de pénurie. Le premier ministre est donc allé chercher une oreille attentive sur Europe 1, où l’attendait pour l’interviewer ce gauchiste de Jean-Pierre Elkabach. « L’idée d’un conflit frontal, c’est vieux, ancien, conservateur.

Prendre ainsi en otage les consommateurs, notre économie, notre industrie, continuer des actions qui visent à faire retirer le texte, ça n’est pas démocratique », a tancé Manuel Valls. Nous apprenions ainsi que nous étions tous des « otages » de la CGT… Alors que trois Français sur quatre sont opposés à la loi Travail, et que les grévistes bloquent les raffineries, justement, pour s’associer à la lutte. A travers ses déclarations, Valls tente donc, assez piteusement, à l’aide d’une rhétorique usée jusqu’à la corde, de se mettre du côté de la population, contre les cégétistes. Avec quelle légitimité ? Celle de chef de gouvernement, et de la démocratie représentative ?

On veut bien, mais… Manuel Valls a été nommé, et non élu, à ce poste. Qui plus est, il l’a été par un président étiqueté à gauche, dans une majorité étiquetée à gauche, donc censés mener (si on a bien tout compris au système de la représentation…) une politique de gauche. Or, main dans la main avec le président et son gouvernement, celui qui avait recueilli moins de 6 % des suffrages des militants socialistes lors de la primaire de 2011 applique une politique résolument de droite. Aussi est-on peut-être en droit de se demander qui il représente vraiment. Et qui, finalement, est l’otage de qui.
Dans ces deux petites phrases, Manuel Valls nous apprend aussi que le conflit social – qui est forcément frontal – est quelque chose de « vieux, ancien, conservateur », et même que ce n’est « pas démocratique ». Lui, le « progressiste », assure donc vouloir nous protéger face à ces fichus syndicats, et défendre notre belle démocratie. Encore une fois, c’est donc, à l’entendre, en notre nom à tous qu’il a déployé de très importants moyens policiers pour « libérer » (le terme est de lui) les raffineries, à grand renfort de Flash-balls et de gaz lacrymogènes. Et ce serait donc pour sauver la démocratie que le gouvernement engage sa responsabilité pour faire passer en force sa loi, à l’aide du fameux 49-3, sans vote de la représentation nationale.
Tout bien réfléchi, L’âge de faire demande solennellement au gouvernement de ne surtout pas venir le « libérer » de ses preneurs d’otage en grève. On se sent drôlement bien auprès de nos geôliers grévistes. Et si Valls pouvait éviter de parler en notre nom, nous ne nous en porterions pas plus mal. Surtout si c’est pour prétendre que nous sommes victimes du syndrôme de Stockholm…

Nicolas Bérard