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La culture de la coopérative sur la péniche Cancale

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La Péniche Cancale ce n’est pas seulement un bar-concert sur l’eau. Cette « coopérative culturelle et solidaire » proclamée d’intérêt collectif s’engage à soutenir la scène artistique régionale et les producteurs locaux tout en redynamisant un quartier. Embarquez dans une entreprise pas comme les autres.

Benjamin travaillait dans la culture. « La culture avec un grand C »comme dirait Franck Lepage. Mais après 10 ans de carrière, Il en a« eu marre d’écrire dans les dossiers de demande de subventions que je voulais favoriser l’accès à la culture pour le plus grand nombre. J’ai décidé de le faire », se souvient-il.

Alors, quand en 2007, deux amis viennent lui parler de leur projet de création d’une péniche-concert dans le port fluvial de Dijon, il n’hésite pas longtemps. L’association « L’autre bout du monde » est créée et les démarches pour transformer ce rêve de potes en réalité démarrent. Dès le départ, les acolytes avaient une idée précise du positionnement de leur établissement : ce sera un café culturel qui « concilie la convivialité du bistro et la qualité de programmation des salles de concert », explique Benjamin.

En 2009, l’association se transforme en coopérative et la Péniche Cancale ouvre ses portes dans la foulée. Le pari de l’équipe est de miser sur le cadre accueillant de ce bistro flottant pour inciter les flâneurs à prendre un billet pour un concert ou une représentation théâtrale alors qu’ils ne l’avaient pas prévu.

Enracinement dans le quartier

« La plupart des gens viennent juste boire un coup. Notre but est de les faire basculer et notamment de toucher ceux qui considèrent que la culture, ce n’est pas pour eux. Je suis content quand Raymond et Simone viennent en survet’ et mocassins du quartier d’à côté pour boire une bière et finissent par assister à un spectacle ou un concert », illustre Benjamin.

Afin d’attirer le plus grand nombre, la programmation musicale n’est pas l’apanage d’un programmateur, comme dans les salles de concert classiques. Ici, des comités de programmation associant membres de la Péniche et artistes décident ensemble des groupes, des DJ ou des pièces de théâtre qui seront proposés au public.

Pour ne pas que la Péniche devienne un énième lieu branché, pour clients fortunés, les tarifs sont voulus abordables (9 € par représentation, 5,5 € en tarif social). « C’est le meilleur rapport qualité/prix de Dijon, estime Franck, un quadra qui vient ici pour la musique et les bières pas chères. Je ne suis pas culturellement curieux, mais ici je sais que je vais découvrir des choses que je n’irai pas chercher ailleurs ». 

Rassembler les gens

Mais, au delà de l’aspect culturel, Mathieu, un des soutiens de la première heure, voit dans cette embarcation à mi-chemin entre le public et le privé, un« agent de développement local » en devenir. « C’est un moyen de rassembler les gens dans un quartier composite. C’est déjà ça de gagné de sortir et de se retrouver quelque part. S’il n’y avait pas ce genre de lieu, les gens ne sortiraient pas. Il contribue à la vie du quartier », assure-t-il.

GRAND PRIX 2010 Péniche Cancale : une aventure… par MACIF

C’est d’ailleurs dans cette optique que l’équipe s’est assurée du soutien des riverains avant de s’installer. « Nous avions la volonté de ne pas plaquer notre projet sur un territoire mais de l’enraciner. On ne peut pas développer un arbre et ses ramifications si on n’a pas de bonnes racines », métaphorise Benjamin. Avant l’ouverture, l’équipe s’est donc assurée du soutien des élus locaux et des habitants en organisant des réunions d’information. Le but : rassurer par rapport aux nuisances et faire remonter les attentes des habitants. Des partenariats ont été noués avec la MJC, le centre social et la Péniche accueille en ses murs l’école maternelle des alentours pour des activités.

Un lieu éthique et populaire

Un ancrage local qui se vérifie aussi par le choix stratégique de l’équipe de s’inscrire dans une démarche de relocalisation de l’économie. 60% des groupes programmés sont locaux. Tout comme la péniche, achetée et retapée à proximité. Sur le menu, on retrouve des vins, des bières et des plats issus de petites exploitations des environs.

péniche cancale

Néanmoins, « on n’est pas 100% bio et local car on voulait que le lieu soit à la fois éthique et populaire. Sauf qu’aujourd’hui les deux ont tendance à s’opposer », estime Benjamin. Pour ne pas attirer seulement des « bobos » en mesure de payer cher, ils ont fait le choix de proposer des produits plus abordables. « On voulait mixer les publics,les familles qui passent dans le parc vont regarder d’abord le prix »,ajoute-t-il. Alors, en plus de la bière artisanale à 3,5 €, des bières à 2,5 € sont également proposées, ce qui situe l’établissement dans la fourchette basse des bars dijonnais.

Et s’ils souhaitent promouvoir la culture pour le plus grand nombre à travers une programmation diversifiée, un espace accueillant et des tarifs attractifs, les initiateurs de la Péniche ont voulu que ce projet ne soit pas seulement le leur. Afin de « graver dans le marbre » cette volonté d’ouverture, l’équipe a opté pour le statut de Société coopérative d’intérêt collectif (Scic). « On avait envie d’associer pleins de gens », indique Benjamin. Ainsi, 99 personnes ont pris des parts sociales (20 € la part) dans la coopérative. Les salariés qui sont « au cœur du projet », mais aussi des artistes, des élus locaux et des fournisseurs de la Péniche.

Apporter un regard extérieur

« La plus-value, c’est que la coopérative regroupe les compétences de chacun. Tout le monde n’est pas issu du milieu du spectacle. Ça apporte une vision complémentaire », indique Mathieu, un des sociétaires. Kiko, l’artiste à l’initiative de l’aventure, loue les avantages de ce statut. « Quand tu es au taquet sur un projet, tu manques de recul sur ce que tu fais. Ça nous a aidé à rester le plus ouvert possible. Ça fait également du bien d’être soutenus par plein d’énergies. Dès l’ouverture, il y avait du monde autour de nous ».

Surtout que les sociétaires ne se contentent pas de dispenser leurs conseils à l’équipe pendant les assemblées générales, ils viennent aussi donner un coup de main aux employés. Au moins un bénévole est présent lorsque la péniche est ouverte pour desservir les tables où réceptionner les clients. Une aide, qui correspond à un équivalent temps plein, dont la péniche ne pourrait pas se passer pour joindre les deux bouts.

Coopération à géométrie variable

Pour autant, cette ouverture vers l’extérieur ne signifie pas que toute notion de hiérarchie a disparu. L’achat de la Péniche a été financé par la famille de Benjamin et il en est le gérant. « Je ne ferais pas croire que nous sommes 99 à décider. Il y a des cadres, Le 1 personne =1 voix est pondéré par la réalité. Les personnes qui ont le plus de responsabilités ont de fait plus de pouvoir dans les délibérations collectives », reconnaît le gérant. « Benjamin tranche au quotidien en se souciant du point de vue de chacun. Mais plein de décisions se prennent collégialement », ajoute Manon, une des 6 employées de la Péniche.

Mais face à l’urgence du quotidien, l’esprit coopératif passe parfois au second plan. « Quand on traverse des difficultés financières, on se resserre autour du noyau dur [les six employés de la péniche] », admet le gérant. Manon, tout en considérant que le statut coopératif rend l’entreprise « plus intelligente », assume le fait que certaines décisions soient prises par les personnes de terrain quand la situation l’impose : « On est en première ligne au quotidien,justifie-t-elle. Et puis ce n’est pas possible que tout le monde soit pertinent à l’échelle d’une coopérative de cent personnes ».

Nouveau souffle coopératif

Une implication plus ou moins grande des sociétaires en fonction de la conjoncture économique qui fait dire à Benjamin que la partition coopérative se joue en trois temps : « Au départ, tout le monde participe et donne des idées. Puis, quand les finances sont dans le rouge, on a la peur au ventre et la coquille a tendance à se refermer. Enfin, quand on sort la tête de l’eau, on se dit qu’on ne va pas en rester là et on instaure un nouveau souffle coopératif », résume-t-il. En effet, l’établissement est revenu à l’équilibre en 2012 et la dynamique participative a été relancée. La coopérative a décidé de passer du statut de SARL à SA. L’idée était de pouvoir accueillir de nouveaux sociétaires, autant pour augmenter le capital après deux années déficitaires que pour « transférer des responsabilités et du pouvoir aux gens qui sont engagés dans le projet ».

L’entreprise est maintenant chapeautée par un conseil d’administration qui comprend des représentants de chaque collège de sociétaires (salariés, bénévoles, partenaires-bénéficiaires). Une étape que Manon considère comme étant « un tournant qui permettra de s’ouvrir davantage, d’aller chercher d’autres avis et d’éviter la sclérose » qui pourrait guetter les membres de cette « colocation » flottante s’ils restaient uniquement entre eux.

Sortir de la cale

Et cette nouvelle dynamique tombe à point nommé. En effet, après 3 ans d’ouverture, la Péniche Cancale est péniblement arrivée à l’équilibre l’année dernière. Mais, après avoir vu sa fréquentation constamment augmenter depuis 3 ans, l’équipe en est arrivée au constat qu’il n’y avait plus de possibilité de développement interne. « Pour développer la péniche, il faut sortir de la cale », assure Benjamin. Avec les sociétaires, il cherche donc d’autres pistes pour assurer sa pérennité du projet sans renier leur principes de départ.

L’idée d’un projet « écolo, culturel et touristique » de développement du port du Canal que la Péniche a contribué à redynamiser est à l’étude. D’autres idées sont également en train de germer. Notamment celle d’un regroupement de structures culturelles locales afin de mutualiser moyens et trésorerie et d’avoir les reins plus solides face aux difficultés financières. En effet, dans un contexte de fonte des aides publiques à la culture, d’autres modèles sont à explorer. Et la péniche doit encore trouver le sien.

Le problème pourrait être réglé si on en faisait un bar de nuit qui vend des verres à 8€, fait remarquer Kiko. Mais l’option n’est même pas envisagée. Ce lieu est et doit rester ouvert à tous.
Sans subventions, pas de culture ? La Péniche Cancale, comme la plupart des établissement à vocation culturelle, sur(vit) grâce aux subventions. Les aides de la ville, du département et de la Région représentent environ 25% de son budget annuel. Mairie, département, et région abondent au tiroir caisse de l’établissement culturel qui a su séduire les élus locaux. Malgré tout, le gérant de la Péniche, assure que la diversité des aides, couplées aux recettes générées par l’établissement, permet de n’être « dépendant de personnes. Soit on opte pour le ‘no logo’ (aucune subvention), soit on a suffisamment de partenaires et de chiffre d’affaires pour garder notre indépendance sur la programmation ». Il va même plus loin : « Sans aide publique, on ne pourrait pas se permettre de coup de cœur car ce ne serait pas viable financièrement. Si on veut continuer à se faire plaisir et pas rester dans une logique uniquement commerciale, on ne ne peut pas se passer de l’argent public ».

Emmanuel Daniel
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