Gare au GAFA

Vous ne connaissez peut-être pas les Gafa, mais il y a de fortes chances pour qu’eux vous connaissent…

Les Gafa, vous connaissez ? Réfléchissez un instant avant de répondre non, car vous étiez peut-être en leur com­pagnie il y a moins de dix minutes. Derrière cet acronyme, on trouve en effet les quatre mastodontes du monde numérique : Google, Apple, Facebook et Amazon (1). Selon une étude publiée en novembre 2015 par l’agence Fabernovel (2), ils concentrent à eux seuls plus de la moitié de notre « temps numé­rique » – entre mails, achats en ligne, écoute de musique, réseaux sociaux, etc. Si vous avez tripoté un ordinateur ou un smartphone, il y a donc de fortes chances pour que vous soyez entrés en contact avec au moins l’un d’entre eux. Un seul exemple : neuf recherches sur dix à travers le monde se font via le mo­teur Google, qui répond ainsi quo­tidiennement à plus de 3 milliards de requêtes, grâce aux 30 000 mil­liards de pages qu’il a référencées.

BUSINESS ET SURVEILLANCE

Remarquez que, lecteur de L’âge de faire que vous êtes – et sans vouloir flatter personne –, vous appartenez sans nul doute à une catégorie de population mieux informée que la moyenne et qui accorde une impor­tance toute particulière à l’éthique. En cela, vous vous méfiez certaine­ment de ces quatre multinationales américaines qui – par définition, serait-on tenté d’écrire – n’ont rien pour vous plaire : elles sont les championnes de la capitalisation boursière et de l’évasion fiscale, ne dissimulent ni leur désir d’hégémo­nie ni leur idéologie ultra-libérale, se laissent volontiers aller à l’exploi­tation de travailleurs et à la destruc­tion de l’environnement pour aug­menter leurs chiffres d’affaires, qui atteignent des sommets. L’étude de Fabernovel note ainsi qu’en 2015, les 252 000 salariés des Gafa ont généré une somme d’argent (316 milliards de dollars) équivalente au PIB de la 35e puissance économique mon­diale, c’est-à-dire le Danemark et ses 2,7 millions d’habitants. Et les choses ne devraient pas se calmer de sitôt, puisque les Gafa affichent un taux de croissance moyen de 12 %, supérieur de trois points à celui de la Chine.

Ajoutez à cela que le monde numé­rique, en partie centralisé entre les mains de ces superstars, a développé une irrépressible tendance à l’espion­nage : pour peu que vous utilisiez des réseaux sociaux, des messageries ou des applications leur appartenant, votre vie privée n’a plus guère de secrets pour elles. Toutes ces don­nées leur ouvrent les portes du très juteux business du Big Data – des milliards de données personnelles stockées, analysées, revendues, étu­diées… Elles leur permettent aussi de collaborer à une surveillance pla­nétaire généralisée, mise en place par les États-Unis, comme nous l’avons appris grâce aux révélations d’Ed­ward Snowden. Or le gouvernement américain n’a pas l’apanage de la sur­veillance et, à une moindre échelle, beaucoup d’autres États à travers le monde se livrent aux mêmes ma­noeuvres, dont la France.

DIFFICILE D’Y ÉCHAPPER

Non, vraiment, ces Gafa n’ont rien pour vous plaire. Alors, si vous êtes un peu « geek  », peut-être utilisez-vous un moteur de recherche indé­pendant, cryptez-vous vos commu­nications, avez-vous fermé votre compte Facebook, revendu votre smartphone et n’achetez-vous vos livres que dans des librairies de quartier… Le comble, c’est que cela n’empêche pas les Gafa d’avoir les yeux braqués sur vous et de re­cueillir, jour après jour, heure après heure, un nombre incalculable d’informations sur votre compte !

D’abord, parce qu’avec leur argent ou celui de leurs actionnaires, les Gafa rachètent à tour de bras les plus prometteuses des start-up et quelques-uns des sites les plus fré­quentés. Google s’est par exemple emparé de la plate-forme de vidéos en ligne YouTube pour 1,65 mil­liard de dollars, pendant que Face­book crachait 19 milliards au bas­sinet pour s’offrir l’application de messagerie WhatsApp !

Mais ce qu’il y a de plus terrible, c’est que même lorsque vous n’uti­lisez aucun des sites ou applica­tions dont sont propriétaires les Gafa, ces derniers s’incrustent tout de même dans votre ordinateur ou votre smartphone… Que vous alliez sur le site internet du jour­nal Le Monde, sur marmiton.org ou doctissimo.fr, même combat : vous apercevrez immanquablement les petits « boutons » qui permettent de partager la page sur laquelle vous vous trouvez, ou de la « liker » (oui, les Gafa s’incrustent même dans le vocabulaire…). Mais sur­tout, que vous le vouliez ou non, ces boutons permettent aux entre­prises éponymes de vous observer, même si vous ne cliquez pas dessus. Grâce à eux, elles savent quels sites vous avez visités et combien de temps vous y êtes restés.

PAS PLUS MALINS QUE LES AUTRES…

On ne vous cache rien : le site de L’âge de faire comporte lui aussi ces « boutons ». Ils ne nous ont pour­tant pas été imposés de force. Oui, mais voilà : sans ces options, pas de partage sur les réseaux sociaux, peu de vues, et un référencement a minima. De même, personne ne nous a mis de pistolet sur la tempe pour que notre site soit « res­ponsive », c’est-à-dire qu’il s’adapte à votre écran, que ce soit celui d’un smartphone, d’une tablette ou d’un ordinateur. Oui, mais voilà : aujourd’hui, plus de la moitié du trafic internet se fait sur les smart­phones ou tablettes. Peut-on tour­ner le dos à la moitié de nos lecteurs potentiels, alors que notre objectif est justement de faire connaître nos informations au plus grand nombre ? Est-il judicieux d’entrer dans le jeu des Gafa – et donc de les renforcer –, même si c’est dans le but de dénoncer leurs méthodes, comme nous le faisons ici ? Au sein de la Scop L’âge de faire, le débat reste ouvert et se révèle toujours particulièrement vif. Nous avons pour l’instant opté pour la solu­tion qui consiste à utiliser les outils offerts par ces géants du web, en prenant garde de ne pas en deve­nir dépendants. Car les alternatives existent, nous comptons bien nous en servir et pousser, à notre petite échelle, leur développement. Gare à vous, les Gafa !

Nicolas Bérard

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1 – Certains parlent aussi des Gafam, en associant Microsoft aux quatre premiers.

2 – Étude consultable gratuitement sur internet : fr.slideshare.net/faberNovel/gafanomics

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