A la racine : le dialogue

Notre démocratie n’a pas un goût savoureux. Elle a la fadeur d’une tomate de supermarché produite hors-sol. Mais des « maraîchers-citoyens » font revivre nos papilles en revenant à la racine de la démocratie : le dialogue, pour construire ensemble du vivre-ensemble.

Notre démocratie a un drôle de goût. Beaucoup trouvent qu’elle a un goût amer, d’autres qu’elle est insipide. Rares sont ceux qui la trouvent savoureuse. Comme une tomate de supermarché, notre démocratie semble toujours plus standardisée, toujours plus fade, toujours plus « hors-sol ». Mais le produit est bien vendu, alors on s’habitue, et on oublie peu à peu le goût de la tomate, la vraie. Heureusement, il y a des maraîchers passionnés qui font revivre nos papilles, et nous donnent envie de croquer à pleines dents…

On est à contre-courant de la mar­chandisation des consciences. Il faudra beaucoup de temps pour renverser la vapeur, pour que la démocratie se pra­tique davantage dans l’intervalle des élections que pour les élections. Jo Spiegel, maire de Kingersheim
Jo Spiegel, maire de Kingersheim, une commune du Haut-Rhin, est l’un de ces maraîchers qui participent à ce « retournement démocratique  » (1). En co-construisant les projets de la commune avec les administrés dans le cadre de nombreuses réunions, il veut sortir de la « relation client / four­nisseur, maire-magicien / habitant-consommateur ». Élu, il ne veut pas pour autant travailler « pour  », mais « avec  » les 13 000 habitants de Kin­gersheim. Il reconnaît volontiers que la tâche n’est pas aisée, quand «  on a été biberonné à la délégation de pou­voir » : « il faut apprendre à s’appro­prier ! », encourage-t-il.

Même constat à Saillans, dans la Drôme, où comme dans 99 % des communes en France, la prise de décision a été longtemps l’apanage des élus. Depuis 2014, la nouvelle équipe municipale crée les condi­tions pour que les habitants se réap­proprient les affaires de la commune. Les vieilles habitudes ont la peau dure, mais petit à petit, les pratiques changent, et les « administrés » se découvrent citoyens autrement que par le vote.

« CONSTRUIRE ENSEMBLE DU VIVRE-ENSEMBLE »

On aime bien la définition que fait Jo Spiegel de la démocratie, car elle revient à la racine : « La démocratie, c’est comment sortir de l’addition des envies et des égoïsmes pour construire du commun, pour construire ensemble du vivre-ensemble. » (2) Comment dépasser les égoïsmes ? Et comment faire en sorte que les points de vue différents «  fertilisent  » ? « Il faut faire un saut qualitatif qui fait que le dia­logue doit être au cœur de la démocra­tie », appelle le maire.

Ainsi, à l’échelle locale, des graines sont semées pour créer le dialogue et « construire ensemble le vivre-en­semble  ». À Saillans comme à Kinger­sheim, et sûrement ailleurs, le dia­logue existe entre les habitants, mais aussi entre les élus et les électeurs, autrement que sous la forme du vote.

À l’échelon national, c’est plus compliqué… Le « participatif » est pourtant dans l’air du temps, mais il sonne désespérément creux, et se cogne au concept d’« acceptabilité sociale ». Avec cette expression, les gouvernants ne s’en cachent même plus : il ne s’agit pas d’instaurer le dialogue pour co-construire la déci­sion, mais de donner le sentiment aux administrés qu’ils prennent part à un choix politique qui leur est en fait imposé. Ainsi, les gouvernants, pourtant mandatés par les électeurs pour appliquer un programme, se retrouvent à calculer la façon dont ils peuvent imposer des décisions pour lesquelles ils n’ont pas été élus. Et si les décisions sont vraiment impopu­laires, elles passent en force. Dans ces moments-là, les élus estiment généralement qu’ils font preuve de « courage politique  ». Face à ce cy­nisme, les électeurs répondent par la colère ou par l’abstention – les deux mamelles d’un Trump au pouvoir ou d’un 21 avril 2002. On est loin de la construction apaisée d’un commun désirable, très loin de l’appropriation de la chose publique, très très loin du dialogue. Et les institutions, censées protégées les citoyens des abus de leurs gouvernants, semblent alors jouer le rôle inverse, à savoir mainte­nir des gouvernants en place contre la volonté des citoyens.

MARAÎCHERS MULTIPLES

La démocratie a donc un goût amer. Pourtant, quel est ce désir qui a conduit des foules entières d’ano­nymes à se réunir sur les places lors des Nuits Debout ? Qu’est-ce qui pousse, dans ces moments-là, des anonymes à venir simplement écou­ter les points de vue variés sur des sujets aussi divers que la loi Travail, le végétarisme ou la réforme de la Constitution, sinon le goût de la dé­mocratie ? Nuit Debout est revenu à la racine, celle du dialogue. Parfois celui des postures, mais très souvent celui de l’écoute bienveillante, celui du débat précis, celui de la «  fer­tilisation des points de vue variés  », contrairement à l’image médiatique qui en a souvent été faite. En ce sens, Nuit Debout a gagné, car il a réveillé le désir démocratique (3). Pareille­ment, comment expliquer le succès que connaissent les « villages des al­ternatives » ? Ces événements, orga­nisés partout en France depuis 2012, ont déjà mobilisé plus d’un demi-million de personnes autour du partage de solutions concrètes pour lutter contre le réchauffement clima­tique. N’est-ce pas le souci du bien commun, et l’envie de «  construire ensemble du vivre-ensemble », qui rassemble ? Dernier exemple qui illustre ce désir de démocratie : le succès d’une initiative telle que la­primaire.org, une primaire ouverte à tous par vote électronique, hors partis, qui vise à faire émerger un candidat «  anonyme ». Elle a déjà rassemblé plus de 100 000 votants. Réappropriation de la parole, réap­propriation des actes, réappropria­tion des institutions : localement et globalement, des maraîchers sont à l’oeuvre, et font mentir le cynisme des élites, selon lequel laisser le peuple décider conduirait au pire.

Il y a du bonheur démocratique à voir comment on peut solliciter le meilleur des gens, comment on peut construire autre chose que la démocratie de l’instinct, de l’instant, l’affrontement stérile, la posture poli­ticienne. Tout cela, c’est un nouveau monde à construire.Le maraîcher de Kingersheim
Voyons com­ment certains s’y prennent (dans notre dossier de janvier 2017).

Fabien Ginisty

…………………………………………….

1 – Émission Les initiatives citoyennes du 17 décembre, sur France culture.

www.franceculture.fr/emissions/les-ini­tiatives-citoyennes/jo-spiegel-construire-autre-chose-que-la-democratie-de-linstant

2 – Cette approche de la démocratie a été développée par le philosophe allemand Jürgen Habermas, à qui Jo Spiegel fait référence.

3 – Le mouvement mobilise moins aujourd’hui, mais se poursuit.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée.