Drôle de justice

Pierre-Alain Mannoni, enseignant-chercheur, et Cédric Herrou, paysan, sont poursuivis par la justice pour « avoir facilité l’entrée, la circulation et le séjour irrégulier » d’étrangers dans la vallée de la Roya, non loin de Nice. Le procureur a requis six mois de prison avec sursis contre Pierre-Alain – verdict le 6 janvier. Cédric Herrou comparaîtra, lui, le 4 janvier. Avant eux, Claire Marsol, une chercheuse de 72 ans, a été condamnée en appel à une amende de 1 500 euros. Leurs crimes ? Avoir transporté, hébergé, nourri, et/ou déposé dans une gare où il n’y avait pas de contrôle policier, des Africains qui venaient de franchir, épuisés, la frontière italienne. Parmi ces Africains, beaucoup d’Érythréens fuyant l’enrôlement militaire et la dictature de l’un des pays les plus fermés du monde, et beaucoup de jeunes de moins de 18 ans.
Autre délinquant : Jon Palais, l’un des fondateurs du mouvement Alternatiba, qui comparaîtra devant le tribunal de Dax, le 9 janvier, pour « vol en réunion », suite à une plainte de la BNP-Paribas. Le fruit de son larcin ? Quelques chaises, emportées lors de réquisitions citoyennes dans les banques complices de l’évasion fiscale. Parmi les centaines de personnes qui ont participé à ces opérations dans des agences BNP, HSBC, Crédit Agricole et Société Générale, Jon Palais est le premier « faucheur de chaises » à passer en justice.
Le jour où il s’expliquera devant le tribunal, Action non-violente COP21, Attac France, Bizi ! et Les Amis de la Terre feront à Dax un autre procès, celui de l’évasion fiscale. Les associations appellent à la mobilisation pour exiger que les effectifs et les moyens (administration, police, justice) impliqués dans la traque des délinquants financiers soient renforcés. Elles demandent aussi que soit supprimé le « verrou de Bercy », qui fait que seul le ministère du Budget peut actuellement décider d’ouvrir des poursuites pénales contre une fraude fiscale. Elles réclament également l’ouverture de l’éventail des peines pour les fraudeurs fiscaux et ceux qui les aident : avocats, comptables, commissaires aux comptes… Et oui ! Pour l’instant, la justice a les mains plus libres pour punir ceux qui aident un sans-papier à monter dans un train, que pour sanctionner ceux qui aident un privilégié à soustraire de l’argent au pot commun des impôts.
Quant à juger les responsables politiques… le cas de Christine Lagarde est édifiant. L’ancienne ministre de l’Économie, poursuivie pour avoir accepté un arbitrage financier beaucoup plus favorable aux intérêts de Bernard Tapie qu’à ceux de l’État, a été reconnue coupable le 16 décembre de « négligence […] dont il est résulté un détournement de fonds publics par un tiers, à hauteur de 45 millions d’euros ». Mais la Cour de justice de la République, formée de trois magistrats et de douze députés et sénateurs, l’a dispensée de peine en raison de sa « personnalité » et de sa « réputation internationale ». Espérons que les citoyens poursuivis pour leur engagement civique, qui ont tous à n’en pas douter, une « personnalité » largement aussi respectable que celle de Mme Lagarde, bénéficieront de la même bienveillance ! François Hollande, qui avait promis de supprimer la Cour de justice de la République pour que les responsables politiques répondent de leurs actes devant les tribunaux ordinaires, a en tout cas raté une occasion de contribuer à une justice équitable.
Pour l’année 2017, nous vous souhaitons beaucoup de solidarité, de chaises fauchées, de désobéissance, de bonheur et de révolte. Vous trouverezci-dessous des liens permettant de soutenir les personnes poursuivies pour leur engagement (sauf Christine Lagarde).
Lisa Giachino
Pour soutenir les personnes solidaires des réfugiés dans la vallée de la Roya :
Une pétition lancée par la maman de Pierre-Alain Mannoni :
La mobilisation du 9 janvier à Dax lors du procès de Jon Palais, faucheur de chaises :