Des punks au collège

Dans un collège de la banlieue de Rennes, la culture bretonne et les origines diverses des élèves sont valorisées grâce aux interventions d’artistes et de chercheurs. Parmi eux, des punks….les Ramoneurs de menhirs, un groupe de rock celtique qui fait réfléchir les jeunes sur leurs différences.

Loran jette un coup d’œil à son téléphone et le repose sur la table. « C’est ma mère », dit-il aux élèves dans un sourire, avant de reprendre ses explications sur l’anacrouse – une note ou un groupe de notes qui précède la première mesure dans une partition musicale. Sur les épaules de Loran tombent deux longues dreadlocks, qui encadrent son visage tatoué de lignes sombres. Son crâne rasé est coiffé d’une casquette, il porte une superposition de vêtements ornés de têtes de mort et d’épingles à nourrice, un gilet en fausse fourrure et de petites sacoches de cuir accrochées à sa ceinture. Lorsqu’il fend la foule des élèves pour rejoindre la salle de classe en grattant des accords sur sa guitare, des collégiens se poussent du coude : « C’est Pirate des Caraïbes ! »

Les apparences… les élèves de 3eB du collège de Saint-Jacques-de-la-Lande, en banlieue de Rennes, n’y font plus vraiment attention. Les filles rient gentiment de ce punk qui vient d’être grand-père, et doit remettre ses lunettes sur son nez pour lire ce qu’elles ont écrit. Ce n’est pas la première journée qu’elles passent avec les Ramoneurs de menhirs : l’ancien guitariste de Bérurier Noir, Laurent Katracazos alias Loran ; le chanteur Gwénaël Kere ; les « sonneurs »  Eric Gorce, à la bombarde ; Richard Bévillon, au biniou. Les instruments à vent traditionnels et la voix de Louise Ebrel, une chanteuse de gavotte de 84 ans, se mêlent à la guitare électrique, dans un rock celtique qui fait un tabac en Bretagne depuis la création du groupe, en 2006.

Une chanson traduite en huit langues

Les quatre musiciens ont déjà aidé les élèves à fusionner les poèmes qu’ils ont écrits en cours de français, pour en faire une chanson calquée sur un air traditionnel breton. Certains jeunes ont ensuite traduit l’un des couplets dans la langue d’origine de leur famille : peul, algérien, alsacien, hmong (Asie), sangho (Centrafrique), espagnol et créole. Lors du concert, prévu au collège le 21 mai, la chanson sera également transmise en langue des signes, par un garçon dont le père est sourd.

Mais la classe a encore du pain sur la planche. Aujourd’hui, chaque couplet est passé au crible pour vérifier qu’il a le bon nombre de pieds et qu’il « tombe » bien. On ajoute une onomatopée, on change un mot… « La traduction, ce n’est pas du mot à mot. Il faut adapter, sinon ça ne marche pas », fait remarquer Loran, tandis que Gwénaël note en phonétique la prononciation. « Ah non, on ne peut pas dire ça en espagnol, ça n’a pas de sens ! » proteste Lise, une jeune fille blonde à l’air studieux. « Le peul, on ne peut pas faire plus simple, ça s’écrit comme ça se dit », assure Isabelle entre deux rires. La prononciation de l’algérien pose plus de difficultés, mais quand Bilel traduit « je t’aime beaucoup » en « me brik bézèf », tout le monde part d’un grand : « Ah oui, comme dans “y a pas bézèf !” ». Loran saisit l’occasion : « Des mots de partout sont entrés dans la langue française. » Quand il s’est présenté lors de la première rencontre, le guitariste a tout de suite parlé de ses origines grecques, histoire de mettre à l’aise les enfants venus d’ailleurs.

Druides, marabouts et peuples autochtones

Dans la matinée, les élèves font aussi connaissance avec Gilles Servat, auteur de la chanson « La blanche hermine », considérée aujourd’hui comme un hymne breton. Le musicien et « néo-druide » raconte les années 70, quand les Bretons « avaient honte de ce qu’ils étaient et n’osaient pas parler leur langue, de peur d’être punis. Aucune culture n’est supérieure à une autre », insiste-t-il. Il parle aux collégiens du franco-tunisien Albert Memmi, auteur de « Portrait du colonisé » et « Portrait du colonisateur », deux essais qui « montrent qu’établir une hiérarchie entre des civilisations permettait de justifier le système colonial ». Le chanteur évoque aussi les mythes celtes, avec leurs personnages « fêlés et déjantés », et le rôle des druides, « ces puits de science, sans chefs ni hiérarchie, que les gens allaient voir pour apprendre, et pour régler des problèmes ».

– « Est-ce que vous connaissez, dans une autre culture, des personnages qui ont un peu le même rôle ? » demandent les Ramoneurs.

– « Les marabouts », répond Moustafa.

C’est la première fois que Gilles Servat, 70 ans, est invité dans un établissement scolaire. En salle des profs, son passage fait sensation. « Vous pourriez me dédicacer une photo pour mon gendre ? » demande timidement une enseignante. M. Boisbluche, le principal, est tout ému de faire la bise au vieux barde.

Ce reportage a été réalisé par Lisa Giachino à Rennes.

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