Des détenus en fin de peine réapprennent la liberté

La Ferme de Moyembrie, dans l’Aisne, accueille des détenus en fin de peine et les accompagne sur le chemin de la reconstruction, en leur offrant un « vrai » travail et une écoute dans un cadre familial.

Les mains dans le terreau, Daniel, 61 ans, bichonne ses pieds de tomate dans la serre chaude. Cette « pouponnière », c’est son domaine. Il y travaille seul, méticuleusement. « Sur ce papier, je note à chaque fois la date du semis, la variété et le nombre de caisses. » Tous ses petits plants iront ensuite grandir dans les serres de la ferme, qui produit cent paniers bio par semaine, pour plusieurs Amap. Visage rond et souriant, Daniel est très affable : « ça me plait. Il y a de la gestion,
de l’autonomie. C’est intéressant. On voit tout, de la graine jusqu’à la récolte. » Comme la majorité des personnes présentes ici, Daniel ne connaissait rien au maraîchage. Condamné à dix ans d’emprisonnement, il a déjà purgé quatre ans et demi. Il est arrivé à la ferme sous bracelet électronique en octobre dernier, pour une durée d’un an. « La Ferme de Moyembrie, pour les gens qui sont en prison, c’est le Messie ! Tout le monde veut y venir », lance-t-il avec enthousiasme.

« ENVIE DE S’EN SORTIR »
La ferme accueille depuis 1990 des détenus en fin de peine, pour une durée de neuf mois en moyenne. « Vingt-cinq personnes vivent et travaillent ici », explique Julien, qui encadre le maraîchage. Il fait partie des cinq personnes employées par l’association qui gère la ferme. « Pour bien encadrer et avoir une vie familiale, on ne doit pas être plus, sinon, on recrée la vision carcérale. » Loin d’une « prison dorée », la ferme prend en charge des détenus « qui ont envie de s’en sortir », et ne peut pas accueillir certains cas. « On ne sait pas faire avec ceux qui ont des addictions trop lourdes ou de graves problèmes psychiatriques », ajoute Julien. Ici, l’alcool est interdit. « Les gars étaient souvent alcoolisés quand ils ont commis les faits pour lesquels ils ont été condamnés. » La journée à Moyembrie est rythmée par quatre heures de travail tous les matins, un repas en commun à midi, et du temps libre l’après-midi.
Cette organisation est héritée de Jacques Pluvinage, le fondateur, qui a commencé en accueillant chez lui quelques détenus qui n’avaient nulle part où aller à leur sortie de prison. La réunion du lundi est un temps fort de la vie collective : « On expose ce qui a été vécu la semaine précédente et ce qui va se passer la suivante », explique Julien.

LA FRATERNITÉ
La Ferme de Moyembrie propose trois chantiers d’insertion en maraîchage, élevage (chèvres alpines, poules pondeuses et poulets) et bâtiment. « Un travail bien fait permet aux hommes de se reconstruire, témoigne Julien. On transpire ensemble. On a un objectif d’exigence. On est toujours au taquet et on montre aux gars qu’on leur fait confiance. Ça, c’est le postulat de base. Cette dimension humaine est très importante. » Julien est très attaché à cette « fraternité » qui se vit au quotidien. « J’aime ce mot, dit-il. J’ai récolté les salades avec Dominique (prénom d’emprunt). Je sais qu’il ne va pas bien en ce moment. On a parlé. »
Chaque encadrant doit faire preuve de disponibilité et d’écoute, tout en veillant à ce que le travail soit fait. Un équilibre parfois difficile à trouver. « Une fois, les gars m’ont dit : « Tu penses qu’à tes légumes. » Ça m’a blessé, confie Julien. Quand je rentre chez moi, je ne pense pas à mes navets qui étaient pourris cette année, mais à ce que m’a dit Jean-Pierre, qui s’est engueulé avec sa femme. C’est ça, que je porte en moi. » Philippe, encadrant du chantier d’insertion bâtiment, est un ancien détenu. Quand il est arrivé à Moyembrie en 2005, ce qui lui a plu, c’est qu’il y avait tout à faire : jardin, bâtiments, semis. « Le travail ici, c’est être reconsidéré comme un homme libre, dit il. En prison, c’est un travail de misère ».

Pour moi, la Ferme de Moyembrie, c’est un endroit pour repartir. Je suis arrivé le 3 décembre 2013. J’ai mon amie qui m’attend. J’enlève mon bracelet le 3 juin, et je serai en liberté conditionnelle jusqu’en 2016. Je suis impatient. J’ai retrouvé les choses de la vie, le plaisir. Faire les magasins, les courses une fois par semaine. La prison m’a marqué : l’attente, la fin de la peine, la séparation… Ici, j’ai la visite de mon amie (les visites sont autorisées de 11 à 19 heures, le week-end). En prison, ce n’était que deux heures. Un courrier, un parloir, c’est ça qui fait vivre en prison. A la Ferme, je suis au maraîchage. On fait pousser des choses. On voit le fruit de son travail. On retrouve le plaisir du travail, le vrai travail. Quand on livre les paniers aux Amap, on voit d’autres personnes, ça fait plaisir. Ils nous regardent comme des êtres humains. Ici, j’ai recommencé à vivre. A moitié. Je suis encore sous écrou. J’ai passé dix ans et demi en prison. Au bout de sept, huit ans, la prison a commencé à me détruire psychologiquement. J’ai fait trop d’années. J’ai souffert. La prison empêche d’avancer dans la réinsertion. Quand on a fait tant d’années, pourquoi garder les gens en prison ? Plus on empêche la personne de sortir, plus c’est difficile à l’extérieur. J’étais alcoolique. J’ai fait un travail sur moi-même. J’ai arrêté complètement de boire. J’ai la force de me reconstruire si on m’en donne l’opportunité. J’ai envie de retrouver une vie normale. Je serai heureux quand je serai au côté de mon amie.

Un reportage de Nicole Gellot à la ferme de Moyembrie à lire dans son intégralité dans L’âge de faire du mois de mai

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