Des ateliers citoyen pour réfléchir au progrès

Il aura fallu autant de CRS que de villageois pour protéger les travaux du barrage contre les sabotages. A Sivens ? Non, à Tignes, en 1950. La révolte était menée par les petits paysans de la vallée.

Les résistances à la « modernisation », comme à Tignes, ne commencent pas à l’Après-guerre : dans Technocritiques, François Jarrige retrace l’histoire de ces mouvements, des briseurs de machines, dès 1675, dans l’industrie textile anglaise, à la critique actuelle des biotechnologies, en passant par les luttes paysannes contre la « révolution verte » partout dans le monde. « L’introduction de machines censées alléger le travail, les macrosystèmes techniques censés émanciper des contraintes de la nature, la multitude des produits technoscientifiques censés apporter confort et bien-être ont souvent été contestés et passé au crible de la critique. », écrit l’historien.

Mais voilà : « On n’arrête pas le progrès », croit savoir la maxime populaire. Avec un brin de défaitisme, il faudrait accepter un certain « sens de l’Histoire ». Manuel Valls l’a d’ailleurs rappelé pour l’aéroport de Notre-Dame-des-Landes : un projet « nécessaire », a t-il affirmé en décembre. L’argument n’est plus de savoir si l’aéroport serait utile au territoire, ou participerait plus généralement à un projet de société qui serait choisi et voulu par cette société. Non. Il est nécessaire…

Sinon quoi ? Doit-on craindre des famines dans le Grand-Ouest si l’aéroport ne se fait pas, ou simplement quelques heures de train supplémentaires pour les hommes d’affaires ? De même pour le barrage de Sivens : comment fait la poignée d’agriculteurs concernés pour vivre aujourd’hui, sans barrage ? Les agriculteurs sont-ils condamnés à s’agrandir et à se moderniser (s’endetter) toujours plus pour survivre, alors qu’on est déjà en situation de surproduction agricole (conventionnelle) ?

N’y aurait-il pas d’alternative ? Le livre de François Jarrige montre au contraire à quel point les évolutions technologiques et leur intégration dans notre société sont le fruit de choix politiques réalisés en fonction de rapports conflictuels : « Evoquer les oppositions et les plaintes n’implique pas qu’il n’y ait pas d’alternative à un progrès technique considéré comme linéaire et inéluctable. Il s’agit au contraire de retrouver les alternatives oubliées, les moments d’indécision pour, au final, « montrer le caractère souvent indécis et parfois même contingent des choix technologiques passés, ouvrant ainsi de nouvelles libertés pour le présent. »

Le dossier de ce mois-ci illustre le propos. Il y a encore trente ans, nos rivières étaient considérées avant tout comme des moyens pour se fournir en eau, produire de l’énergie… et évacuer les déchets. Il paraissait nécessaire de les « rectifier », les canaliser, les faire obéir à nos barrages et à nos vannes. Si personne ne s’était opposé à cette vision des choses, comme par exemple les citoyens réunis au sein de l’association Eaux et rivières de Bretagne, on en serait encore là aujourd’hui. Or, les rivières sont désormais reconnues comme des éléments à part entière de notre cadre de vie, même si du chemin reste à faire.

Volonté d’imposer les OGM, de multiplier les antennes-relais, de bétonner les terres agricoles… sans les résistances actuelles, ces évolutions seraient également considérées comme nécessaires, comme on a autrefois considéré nécessaire de « rectifier » les cours d’eau. Or, la question est de savoir si ces évolutions, et les autres, sont utiles. Si elles concourent au bien commun ou si elles ne profitent qu’à certains. Car le progrès technique n’a jamais été nécessaire. Et s’il peut s’avérer dangereux, il peut aussi être précieux, ou simplement fort utile. Exemple : L’atelier citoyen, une association initiée par un collectif d’architectes, s’est donné pour mission de proposer des projets d’amélioration de l’aéroport Nantes Atlantique comme alternative à Notre-dame des Landes. Il a lancé récemment un « appel à idées coopératif » sur Internet, permettant à toute personne de contribuer, qu’elle habite Nantes ou Tokyo.

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